mercredi 28 juin 2017

Ivo Perelman & Matthew Shipp L’Archiduc 21 mai 2017.


Ivo Perelman & Matthew Shipp L’Archiduc 21 mai 2017. Concert recorded by Michael Huon due to be issued soon on Leo Records Live at L'Archiduc.
La qualité d’une musique et le fait qu’elle nous touche profondément ne tiennent pas au seul talent des musiciens. L’âme d’un lieu, sa disposition et  son aspect jouent un rôle fondamental et ce concert du 21 mai 2017 à L’Archiduc en a été une preuve vivante. Fameux bar art-déco des années 30 situé au cœur de Bruxelles à deux minutes à pied de la Grand-Place, L’Archiduc est un lieu avec une magie particulière : il impose le respect, l’écoute, le silence nécessaire à celle-ci s’imposant naturellement. Dessiné en demi-cercle autour d’un piano, son bar à cocktails faits main épouse sa courbe surmontée d’une mezzanine qui fait le tour de la petite salle et se remplit les jours d’affluence. La scène est située approximativement au centre autour (et à cause) des deux colonnes qui supportent le plafond légèrement concave. Lors des concerts, sa porte en fer forgé s’ouvre directement sur l’espace où musiciens et publics sont agglutinés. Une fois la musique commencée, comme par miracle, plus personne ne bouge et ne dit mot, les amateurs de jazz, bien entendu, mais aussi les consommateurs installés venus pour étancher leur soif et éprouver la sociabilité. Même ceux qui tentent encore de rentrer pour prendre un verre respectent le rituel, en s’efforçant de ne pas déranger la cérémonie secrète et invisible qui distingue tout à fait L’Archiduc de maints autres débits de boisson où des artistes tentent de s’exprimer.  Les clients constatent qu’il y a un concert et repartent sur la pointe des pieds en prenant soin de fermer la porte avec précaution. Je n’y ai jamais connu le moindre incident même  lorsque le public était très clairsemé et que la musique était « très d’avant-garde ». Comme si le lieu transmettait de lui-même un savoir-vivre vis-à-vis de la musique jouée. Sans doute la personnalité de Jean-Louis Hennart, le patron de L’Archiduc, et lui-même amateur de jazz, y est pour quelque chose. Comme il me l’a répété ce soir-là, il croit à sa bonne étoile et à celle de L’Archiduc. 


Donc, vers dix-sept heures un quart et quelque chose, Ivo Perelman et Matthew Shipp s’installent, circonscrits par un public en attente venu nombreux (75 places assises). On essaie de trouver un siège jusqu’au pied du micro du saxophoniste ou dans le moindre recoin. Michael W. Huon, ingénieur du son légendaire, nous avait fait la surprise de venir enregistrer.  Je m’adresse à tous en remerciant Jean-Louis, ainsi que Christel Kumpen et Koen Vandenhoudt de Sound In Motion pour leur aide à promouvoir le concert. Je suis interrompu par un très bref soundcheck des deux artistes, ironie relative à l’état du funky piano quasi-centenaire. En effet, Jean-Louis tient absolument à conserver ce piano, témoin de l’évolution du jazz à Bruxelles. C’était l’instrument de Stan Brenders, lui-même personnalité centrale du jazz en Belgique, pianiste et chef d’orchestre propriétaire de L’Archiduc depuis 1953 jusqu’à sa mort (1904-1969). Stan Brenders avait entre autres introduit le jazz au Congo Belge et a été ainsi un contributeur indirect de la rumba congolaise telle que celle de Franco Luambo Makiadi et le TPOK Jazz. Le piano de L’Archiduc date de 1935 et Stan Brenders l’a installé à L’Archiduc en 1956. Le nom de l’établissement fait référence à L’ Archiduc Albert d’Autriche, Prince souverain des Pays-Bas du Sud, la future Belgique, de 1595 à 1621. En 1985, Jean-Louis Hennart et son épouse Nathalie Dufour en acquièrent le fonds de commerce directement de la veuve de Stan Brenders. Nat King Cole, Barbara et Jimmy Smith ont joué sur ce piano à l’époque Brenders et ensuite, avec la programmation de Jean-Louis, on entendit Mal Waldron, Misha Mengelberg, Ray Bryant, Bill Carrothers… C’est avec sa collaboration que j’y ai moi-même programmé des pianistes tels que Veryan Weston, Fred Van Hove, Alex von Schlippenbach, Steve Beresford, Yoko Miura et … ce 21 mai, Matthew Shipp ! Pas du tout angoissé ni mécontent du piano, c’est avec le sourire aux lèvres que Matthew a trouvé ce qualificatif « funky » vu l’état de ce vieil instrument. Dès le départ, il s’est concentré pour trouver sa voie avec les particularités sonores et mécaniques de l’engin que JLH veille à soigner dans la mesure du possible. Disons-même, que cet handicap a conditionné tout son cheminement musical, essayant et réessayant des phrasés, des arpèges, des rythmiques, des accords, des intervalles qui sonnaient autrement que sur un Steinway impeccable. Une autre réalité, plus aléatoire. Il était tellement absorbé par la vie curieuse de cette machinerie sournoise qu'il s'est pris au jeu sans tenir compte de la durée à la surprise d’Ivo. Il a, entre autres, exploité la résonance des graves comme si c’était des timbales d’orchestre. Si sur les albums du duo (Callas, Complementary Colors, Corpo, Saturn), les improvisations tournent autour des 6 à 10 minutes, nous avons eu droit à trois suites ininterrompues : deux dans le premier set et une dans le set 2, plus un court rappel. 

Ces deux-là improvisent en symbiose comme s’ils étaient attachés l’un à l’autre par des liens physiques, mentaux, affectifs invisibles, et en accord constant. Comme si aucun des deux ne jouait le rôle de soliste et celui d’accompagnateur. Pas d’ego ! Ils improvisent totalement en créant les mélodies, les variations, leurs interactions, le déroulement,  les accents, l’exploration des textures incarnant d’une manière absolument exemplaire l’esprit de l’improvisation collective, l’éthique du groupe. On pense aux vocables Complete Communion, titre d’un album Blue Note qui réunissait Don Cherry, Gato Barbieri, Henry Grimes et Ed Blackwell dans deux suites mémorables. Comme l’Argentin Gato, un saxophoniste ténor lui aussi, le Brésilien Ivo a un feeling et une sensibilité latino-américaine, une sonorité, des accents, un lyrisme, un je-ne-sais-quoi qui fait songer au sous-continent sud-américain. On ne sait pas très bien, mais en l’entendant, on est certain que ce n’est pas un sax ténor de Chicago, de New York ou de Philadelphie, encore moins de Londres.
La cohésion du pianiste et du saxophoniste est d’une grande profondeur et cette solidarité totale, fortement ressentie par le public, contribue à magnifier leurs qualités individuelles. Assis au plus près des musiciens, le verre d’eau du saxophoniste et sa boîte d’anches sont d’ailleurs posés entre une tasse de café et les verres de bières des auditeurs, le public est littéralement immergé dans le flux sonore, écoutant du regard, observant la musique au plus près, à travers la peau et par leur ossature complètement relâchée, happés par la concentration des musiciens. On les écoute de face, sur les côtés, de derrière, par au-dessus penché sur la balustrade  de la mezzanine. Les serveuses très stylées ne font pas le moindre bruit. De temps à autre, Jean-Louis rentre et sort, la porte d’entrée et celle du sas minuscule ouvertes sur la rue permettent à un fumeur acharné de ne pas en perdre une miette. A la pause, Ivo Perelman, déjà fort honoré de jouer dans un lieu pareil, me déclare avoir trouvé ici « le meilleur public » avec lequel il ait partagé sa musique depuis (fort ?) longtemps. Même au Brésil dit-il, ils ne réagissent pas comme cela. C’est vrai que dans ce public, il y a des connaisseurs qui écoutent cette musique depuis trente, voire quarante ans et suivent les concerts et les festivals en Belgique, aux Pays Bas et en Rhénanie. Mais le facteur le plus important c’est, me semble-t-il, la bonne étoile de L’Archiduc
Comment décrire leur musique ?? Une idée m’est venue lors du concert : Matthew Shipp construit un édifice selon une architecture inventée dans l’instant, élaborant des perspectives,  montant des murs, perçant des portes, délimitant des allées, traçant la dimension de chaque salle, les proportions, les escaliers droits ou tournants, laissant venir la lumière par des embrasures, choisissant les textures, les densités du matériau, les déplaçant avec aisance. Ivo Perelman y ajoute les couleurs, mates, brillantes, rougeoyantes, bleutées, violettes, diaphanes, moirées, intenses, légères, approfondissant les perspectives, créant des ombres qui tournoient, s’élèvent, s’évanouissent. Le public exulte et semble avoir compris quelque chose, indicible, impalpable : une fenêtre s’est ouverte, libérant la joie, un sentiment de communion, l’énergie partagée… Car s’ils sont deux fortes personnalités de la scène internationale, leur relation est profondément amicale et toute leur musique est basée sur l’écoute.

Et la forme musicale ? Le style de Matt au sein du duo avec Ivo embrasse plusieurs conceptions de la consonance vers la dissonance jusqu’à l’atonalité en utilisant les clusters, la polymodalité, un sens de la métrique très personnel et se situe clairement en dehors de la lingua franca du jazz moderne, utilisant les ressources du piano et ses différentes traditions dans une perspective contemporaine. On aurait peine à lui trouver une ascendance parmi ses aînés (Thelonious Monk, Bud Powell, Lennie Tristano, Bill Evans, Randy Weston, Cecil Taylor, Paul Bley). Il appartiendrait plutôt à cette lignée d’inclassables comme Mal Waldron, Ran Blake ou encore Jaki Byard. Dans l’avant-garde, les critiques de jazz de l’ancienne génération font systématiquement référence à l’influence de Cecil Taylor quand un pianiste joue « free ».  Demandez au génial Fred Van Hove, sans doute le plus extraordinaire des pianistes européens et un pionnier de l’improvisation libre radicale, un tas de critiques lui ont cassé les oreilles avec Cecil (si seul !) alors que sa musique est vraiment très différente. On le sait, pour pouvoir situer la démarche de tels artistes et leur processus de création, il faut être soi-même musicien créateur (et encore !) ou se la faire expliquer en détail par un des pairs de l’artiste en question. Tel une fontaine intarissable,  Matthew Shipp invente spontanément des enchaînements de doigtés arpégiés et des cadences des quels découlent un substrat harmonique contemporain où se croise l’impressionnisme, l’influence de Bela Bartok (mise en relation de toutes les tonalités au départ d’une tonalité de base), le dodécaphonisme et des allusions mélodiques aux quelles le jeu de son partenaire peut s’accrocher, en recycler les motifs et les transformer.  Il a travaillé longuement avec David S. Ware, William Parker, Rob Brown et Roscoe Mitchell, mais aussi Evan Parker et John Butcher. 
Si on devait mettre un point de départ dans le style d’Ivo Perelman, on citerait Albert Ayler comme on peut l’entendre dans le double album For Helen F. avec un double trio avec deux  contrebassistes Mark Dresser et  Dominic Duval et deux batteurs Gerry Hemingway et Jay Rosen (label Boxholder). Helen F. pour Helen Frankenheimer, une peintre expressionniste abstraite, Ivo Perelman étant devenu lui-même peintre expressionniste travaillant sur les couleurs vives avec des fonds blancs « 001 » ou noirs comme sur les pochettes de la série des sept albums The Art of Perelman & Shipp sur Leo Records, dédiés aux satellites de Jupiter. Le jeu expressionniste d’Ivo dans cet album est sans doute le plus proche de celui d’Albert Ayler qu’il est possible pour un saxophoniste au niveau du timbre, de l’expressivité et du traitement des harmoniques. Ses collègues, des artistes très talentueux ayant joué avec la crème de la crème (Taylor, Braxton, McPhee), développent un jeu propulsif le poussant dans ses derniers retranchements et la musique est complètement improvisée. On peut résumer la démarche en disant que c’est du free-jazz sans thèmes ni composition, les musiciens improvisant librement tout en suivant un fil conducteur qu’ils découvrent sur le champ. Du « free » free-jazz en quelque sorte. D’un point de vue musical, la dynamique se situe systématiquement entre le mezzoforte très appuyé et le fortissimo et les cadences en pulsations libres peuvent donner le tournis. Cette approche violente du jeu (le cri quasi permanent) a un défaut majeur : on met de côté un éventail de possibilités dans les timbres et les associations de sons permises en utilisant les ressources d’une dynamique plus large vers le piano et le ppp, sans parler des contrastes et des nuances rendus possibles en intégrant différents modes de jeu qui pourraient enrichir la musique. La qualité du dialogue et l’interactivité sont finalement restreintes.  Au fil des années, la quête d’Ivo Perelman s’est déplacée vers l’improvisation libre totale en utilisant les ressources sonores de son instrument en compagnie d’une fratrie d’improvisateurs avec qui ils partagent l’amitié et une communauté d’esprit : Matthew Shipp, le violoniste alto Mat Maneri, les contrebassistes William Parker, Michael Bisio et Joe Morris, celui-ci aussi guitariste, les batteurs Gerald Cleaver, Whit Dickey, et récemment, Andrew Cyrille et Bobby Kapp. Matt et Ivo préfèrent approfondir et étendre leurs créations musicales spontanées en se focalisant sur quelques partenaires, le challenge étant de continuer à s’étonner de ce qu’ils arrivent encore à imaginer au fil des concerts. Ne croyez pas que les offres de prestation pleuvent : lors de cette tournée, le duo a joué au Black Box à Münster, au Bim-Huis à Amsterdam, L’Archiduc à Bruxelles, au DOM à Moscou et au Martinschlössl à Vienne. Cinq concerts ! Ce n’est pas tellement lorsqu’on considère certaines tournées de leurs collègues qui ont une solide notoriété et le fait qu’il y avait un bail qu’Ivo n’avait plus joué en Europe. Aujourd’hui, le style d’Ivo Perelman offre quelques similitudes avec celui d’Archie Shepp de l’époque Impulse comme dans les albums New Thing at Newport (le Matin des Noirs) et The Way Ahead entre 1964 et 1969. Une particularité du style d’ivo est de faire chanter les harmoniques et d’étirer les notes, les faire glisser en écartant la justesse de l’intervalle de manière homogène sur toute la gamme. C’est assez impressionnant. 
Lors de la deuxième partie du deuxième set, Ivo sort de l’ambiance relâchée et méditative en se lançant dans les aigus étirés (les harmoniques) jusqu’à un climax où Matthew embraie sur des cadences presque répétitives qu’il brise par moments et en décale l’agencement offrant au souffleur à introduire ces harmoniques dans son phrasé, coordonné sur les battements du jeu du pianiste et à travers les méandres fascinants de ses inventions. Mais Ivo peut très bien, tel un somnambule, évoluer dans un registre qui évoque la tendresse des ténors West -Coast ou même de la période Swing (Ben Webster). Aussi, le vécu brésilien du saxophoniste transpire dans son lyrisme. Une  voix unique ! Dans le deuxième set, le duo évolue dans un univers presque tonal et les motifs mélodiques s’échangent insensiblement d’un instant à l’autre entre le souffleur et le pianiste. Matt Shipp et Ivo Perelman étendent cette atmosphère « balladesque » durant plus d’une quinzaine de minutes en renouvelant les motifs et en s’entraînant respectivement l’un l’autre vers  un climat plus tendu, avec des zones de fracture et des surprises jusqu’au bout des quarante deux minutes de ce véritable tour de force. Comme pianiste, Matthew a de la suite dans les idées et ici, ils les poussent le plus loin qu’il peut, agençant les formes sur la distance sans s’égarer, même si l’auditeur peu coutumier pourrait se sentir largué. Fort heureusement, la présence chaleureuse du sax ténor transfigure cette dérive par son chant éperdu allongeant la béatitude de l’instant dans des minutes qui seraient perçues comme interminables sans la flamme de sa sonorité qui s’aiguise sans fin vers le cri de l’âme.  Lorsqu’ils reviennent pour l’Encore final, ils reprennent le débat là où ils l’avaient laissé en prolongeant et synthétisant leur démarche instantanée particulière aux deux sets précédents. Je pense qu’il s’agit d’un véritable tour de force par rapport à leurs merveilleux  albums studio. C’est par ce don intégral  que s’expriment l’extraordinaire générosité et la merveilleuse simplicité/ complicité des deux musiciens : la continuité inventive de leurs pérégrinations durant plus de nonante minutes est le fruit d’une capacité rare et peu commune à inventer et à improviser dans l’instant le contenu de leurs vies.

lundi 26 juin 2017

Udo Schindler & Ove Volquartz /Karoline Leblanc Luis Vicente Hugo Antunes Paulo J Ferreira Lopes/ Tanja Fetchmair Uli Winter Fredi Proll/ Lacy Pool 2

Answers and maybe a Question ? Udo Schindler & Ove Volquartz FMR CD440-0217

Inusité : un duo de clarinettes basses et de clarinettes contrebasses enregistré lors d’un concert le 25 novembre 2016 au 69th Salon für Klang un Kunst à Krailing près de Munich. Une réelle empathie se noue faite de boucles, de grasseyements, de plaintes vers l’aigu et parfois de semi silences. On explore les graves et même les abîmes mystérieux (Mysterious abysm), en prenant le temps de jouer, la clarinette contrebasse n’étant pas un instrument super maniable question articulation. Udo Schindler aime à solliciter les harmoniques et cette propension s’adapte bien à la personnalité de son partenaire. Ove Volquartz ne se départit pas de son lyrisme immédiatement reconnaissable, avec un choix de notes tout personnel et des doigtés complexes. On le constate dès le début du troisième morceau, Turbulence, est un dialogue parfait où  chacun des souffleurs croisent ses lignes, les déclinaisons de son style personnel par une magnifique connivence réciproque : chaque instant voit s’imbriquer les sauts de registre de l’un avec les cadences de l’autre, les pointes subtiles vers l’aigu et les gravèlements dans une symbiose réussie. Les idées défilent, s’échangent, les notes meurent et renaissent dans un flux à la fois spontané et étudié, les vibrations des deux colonnes d’air du registre grave à l’aigu se complètent comme si elles provenaient du même souffleur. Un enregistrement qui va plus loin que la rencontre de deux musiciens aux instruments identiques : ils réussissent à prendre leurs marques en exprimant leur personnalité profonde et leur sensibilité tout en dépassant positivement ce à quoi l’autre était en droit d’attendre : l’empathie, l’écoute, la complicité authentique.

A Square Meal Karoline Leblanc Luis Vicente Hugo Antunes Paulo J Ferreira Lopes atrito-afeito007

Encore un album avec le trompettiste portugais Luis Vicente, apprécié dans Fail Better !, Chamber 4, Clocks and Clouds, In Layers, quatre opus vraiment recommandables. Ces musiciens portugais s’activent se font connaître avec des improvisateurs français, anglais, américains… Rien d’étonnant de les entendre faire équipe avec une pianiste Québecquoise, Karoline Leblanc.  Free-jazz « free » lyrique, racé et rebondissant, piano mouvant et piloté par des mains expertes en phase avec les phrases tour à tour enflammées ou relâchées du trompettiste, qui n’hésite pas à éructer en cisaillant la colonne d’air. Le batteur Paulo Ferreira Lopes drive de la pointe des baguettes avec goût et une belle sûreté rythmique, sans oublier un sens de l’économie des gestes, le bassiste Hugo Antunes assure la pulsation première avec goût et de belles notes rondes ou s’échappe en frottant dans les harmoniques entraînant le trompettiste dans ses derniers retranchements, l’art bruitiste faisant merveille. Une réelle cohérence s’établit au fil des cinq morceaux vivaces, primesautiers, intenses, vécus et un vrai sens de l’improvisation. Au fur et à mesure que les morceaux défilent, une interaction de qualité entre chacun d’eux se développe comme une excroissance de l’identité sonore du groupe. Dans une formule instrumentale hyper reconnue, les quatre musiciens captivent l’auditeur avec brio, logique, spontanéité et sans bavardage. Une de leurs qualités est ce sens inné de la dynamique qui apporte la légèreté indispensable aux improvisateurs pour s’envoler. Karoline Leblanc fait un excellent travail de musicienne de groupe (collective) et Luis Vicente se confirme encore comme une voix particulière de la trompette (avec sourdine ou sans) qui dose ses interventions à la perfection, jouant son rôle de première voix du quartette avec le plus grand naturel : il joue ce qui doit être joué dans la logique du projet. Excellent !!

Trio Now ! Live at Nickelsdorfer Konfrontationen 23.07.2016  Tanja Fetchmair Uli Winter Fredi Proll Leo Records LRCD789

Groupe local enregistré lors de la dernière édition d’un des festivals de musique improvisée les plus réputés, Trio Now ! ne fait pas que de la figuration. Saxophone alto (Tanja Fetchmair), violoncelle (Uli Winter) et batterie (Fredi Proll), Trio Now joue une musique vivace, complètement improvisée où chaque musicien incarne la tradition de son instrument : la souffleuse surfe sur le tandem rythmique qui diversifie son jeu avec brio. Le batteur envoie des roulements multidirectionnels avec une excellente dynamique veillant à la plus grande lisibilité. Le violoncelliste improvise des lignes irrégulières à l’archet qui complémente et pousse la saxophoniste à intensifier ses volutes, arcatures désaxées défiant la gravité que lui permet une articulation de première. C’est l’impression générale donnée par cette intense rencontre, mais la réalité est difficilement descriptible car les trois musiciens envisagent leurs improvisations dans une grande variété de cas de figures, de situations sonores. C’est la version du free-jazz qui est passée par l’école exigeante de l’improvisation radicale : le trio joue sur la corde raide n’hésitant pas à explorer les sonorités, les mouvements dans une véritable télépathie, sursautant et faisant sursauter le public. Le violoncelliste et la jeune saxophoniste se suivant à la trace comme dans ce Proximity ou s’éloignant pour mieux se retrouver, chassé-croisés commentés par les subtils rebonds du batteur Fredi Proll sur les peaux. Dans ses doigtés, son articulation et sa fluidité Fetchmair s’ingénie à se dépasser  au fil des improvisations, cette combativité pour élargir son matériau musical se nourrissant du jeu astucieux en contrepoint du violoncelliste Uli Winter. Si Trio Now ! semble marcher sur les traces de groupes fameux « souffleur/ cello / batterie, où officiaient des violoncellistes incontournables comme Abdul Wadud (avec Julius Hemphill), Ernst Reyseger (avec Michael Moore et Bennink) ou Fred Lonberg-Holm (avec Vandermark, Frode Gjerstad, etc), fait montre d’une réelle originalité dans la manière dont les trois instrumentistes tissent leurs constructions interactives et les formes qui en découlent et cela est à mettre au crédit du violoncelliste et de son imagination. Trio Now !  a enregistré ce concert durant les Konfrontationen 2016 de Nickelsdorf, un festival légendaire où se produisent la gratin de la scène improvisée (Brötzmann, Lovens, Hautzinger, Gustafsson, Mc Phee etc….). L’énergie est palpable de bout en bout : on les sent portés par le public (chaleureusement applaudis) -nos trois autrichiens déchaînent autant les passions que les artistes les plus « cotés » à l’affiche. On parle de diversité dans la société et de conserver les espèces dans la nature, ce point de vue s’applique aussi aux musiques improvisées : ce disque prouve une fois de plus que la scène d’improvisation internationale déborde de talents aussi remarquables qu’inconnus.

Lacy Pool 2 : Uwe Oberg / Rudi Mahall / Michael Griener Leo Records CD LR 792

Comme de nombreux lecteurs le savent sans doute, j’écris principalement sur l’improvisation libre (radicale) quasi toutes tendances, y compris sur ce que j’appelle le free free-jazz avec parfois un détour vers des choses plus conventionnelles lorsqu’un musicien improvisateur que j’apprécie enregistre un beau témoignage de jazz intelligent dont il connaît les arcanes. Ainsi lorsque le guitariste Richard Duck Baker dont j’avais apprécié l’excellent album Outside en solo sur Emanem, m’avait envoyé un cd de son trio jazz avec John Edwards et Alex Ward dans lequel il étendait / reconsidérait (« revisiter » est un mot dévoyé et trop « communicant » à mon goût) la tradition en réinventant sa pratique sur base de ses compositions personnelles. Je n’ai pas hésité à chroniquer positivement cette musique (aussi par estime pour ses deux acolytes)… parce qu’il avait une façon de jouer éminemment personnelle, subtilement subversive et presqu’ironique.
Alors, en recevant gracieusement ce Lacy Pool 2 , je suis un peu embêté. Bien sûr, j’adore Steve Lacy qui lui-même fut sans doute le plus intéressant interprète de Thelonious Monk. J’aime particulièrement Rudi Mahall, un exceptionnel clarinettiste basse dont j’ai écouté pas mal d’albums dont l’excellent coffret de A. von Schlippenbach rejouant toutes les compositions de Monk où Rudi fait des merveilles à la clarinette basse en faisant songer à Dolphy – et sur les compos de Monk cela sonne incroyable. Rudi Mahall est selon moi, un artiste de première grandeur. Son album solo sur Psi Records est une merveille. J’ai acheté en son temps cet excellent album en duo du pianiste Uwe Oberg avec la joueuse de Pi-Pa (et chanteuse dans ce disque !) Xu Feng Xia, Looking, une des perles du catalogue Nur Nicht Nur (un label quasiment incomparable !). Uwe a aussi enregistré un superbe album en duo avec Evan Parker pour jazzwerkstatt que je vous recommande. Je considère avec beaucoup d’intérêt le travail du percussionniste Michael Griener et je me suis réjoui qu’il ait enregistré avec l’incontournable Günther Christmann : Vario 51 « push and pull » en 2013 (Alberto Braida Günther Christmann Michael Griener Elke Schipper), Vario 41 (Boris Batschun John Butcher Günther Christmann Michaël Griener) et participé au projet  the sublime and the profane (processes between improvised music and sounds from daily live), trois albums autoproduits par Christmann lui-même en CD’r sur ses editions explico à un prix prohibitif (il est un des rares artistes à qui j’achète ses éditions limitées, numérotées avec tirages photos etc…). L’écoute de ce Lacy Pool 2 me fait dire que cet hommage à Lacy consistant à jouer les compositions de Lacy ne sonne pas comme il faudrait interpréter Lacy. En fait, comme lui-même Steve Lacy interprète Monk, en accentuant le côté cubiste de la musique du pianiste Harlémite et en éléminant les notes de trop, dirais-je en schématisant. J’ai toujours trouvé dommage ces hommages à X, Y ou Z. A-t-on jamais entendu Charlie Parker rejouer Louis Armstrong (qu’il connaissait par cœur !) ou Miles Davis consacrer un album à Duke Ellington ? Ecoutez la version de Deadline de Steve Lacy en duo avec le pianiste Michael Smith (album IAI 1976) et en solo au Total Music Meeting de 1975 à Berlin sur l’album Stabs (SAJ-05) et comparez la à celle du Lacy Pool 2. Vous conviendrez qu’il s’agit d’une citation, qu’on rejoue le thème,  on brode autour, on rajoute des notes, il y a du flottement, des intentions imprécises. J’ai écouté ces plages de Lacy des dizaines de fois il y a trente quarante ans, n’ayant pas à l’époque des tonnes de disques. J’avais ces morceaux dans l’oreille et quand je les réécoute, je réalise que je les connais par cœur. Idem avec le Trickles, jadis enregistré avec Roswell Rudd, Kent Carter et Beaver Harris dans l’album du même nom. Et donc ici, je trouve que ce n’est pas çà du tout. Ce qui m’intéresse, ce sont des musiciens qui ont quelque chose de très personnel à dire et qui jouent ce qu’ils font le mieux. Et qu’ils soient des artistes uniques et originaux contribuant à enrichir le message de l’improvisation et de la création musicale instantanée, sans arrière-pensée. Et que j’ai envie de garder le disque pour le restant de mes jours. Désolé, si mon article déplaira, mais j’aime autant écrire ce que je pense. Cela n’enlève rien au talent de ces musiciens, bien sûr, qui comptent parmi ceux qui éveillent ma curiosité !


mercredi 21 juin 2017

Des disques qu'on réécoute goutte à goutte.....

Comme vous vous en doutez , je reçois des albums de musique improvisée (ou je les achète) et je tente de les commenter / chroniquer avec des bonheurs divers... certains disques sont écoutés, voire réécoutés et ensuite j'essaye d'écrire à leur sujet selon mon point de vue, en tentant de voir ce que quelqu'un peut y trouver ....... la recherche du plaisir, la compréhension, retrouver le fil conducteur du créateur. 
Parmi ces albums écoutés, certains demeurent au creux d'une pile pour une écoute réitérée, prolongée, ressassée... 
Voici donc ces disques qu'on réécoute goutte à goutte  parmi la multitude parce qu'ils sont superbes de bout en bout, rien à jeter, parce que l'improvisation coule de source et qu'un compositeur expérimenté n'aurait pas mieux fait ... Rien à voir avec la fameuse notoriété : il faut réaliser qu'en 2017, un bon nombre d'improvisateurs libres ont atteint le degré d'excellence des grands maîtres pionniers et que nombre de ceux-ci disparaissent (Derek Bailey, John Stevens, Steve Lacy, Lol Coxhill, Paul Rutherford, Bill Dixon) ou s'usent en deçà de leurs meilleures années. Il y a lieu de découvrir, faire découvrir, reconnaître, faire l'effort d'écouter, se plonger comme aux premiers jours lorsque je ramenais un disque Incus ou Ictus à la maison il y a plus de 40 ans.
Aussi, il s'agit d'improvisations libres dans différents registres, alors que le sujet de mes chroniques jouent parfois à saute-moutons avec les genres de musiques .... diversité, originalité, instrumentation, plaisir de l'écoute, sans ordre de préférence ni hiérarchie...

Donc : Lucca and Bologna Concerts Szilàrd Mezei & Nicola Guazzaloca  Amirani AMRN 050
Birgit Ulher Proportions Audition Records (art26)
The Art of Perelman Shipp Volume 6 : Saturn. Ivo Perelman & Matthew Shipp Leo Records LRCD 786
Sceneries Christoph Erb & Frantz Loriot Creative Sources CS 356 CD
Tie The Stone To The Wheel  Evan Parker & Seymour Wright Fataka 12.
Chelonoidis Nigra IKB Creative Sources CS 345 CD
Wire and Sparks Strike Jon Rose Clayton Thomas Mike Majkowski Monotype Rec monolp014
Simon H Fell Le Bruit de la Musique Confront Records ccs 70
Spielä  PaPaJo Paul Hubweber Paul Lovens John Edwards Creative Sources CS 340 CD
Light air still gets dark Isabelle Duthoit Alex Frangenheim Roger Turner Creative Sources CS 398CD
Ensemble : Densités 2008 Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh Bruce’s Fingers BF 135
The Octopus Subzo{o}ne Nathan Bontrager Elisabeth Coudoux Nora Krahl Hugues Vincent Leo records CD LR 770
The Spirit Guide Urs Leimgruber & Roger Turner Creative Works.
The Cerkno Concert Daunik Lazro & Joe Mc Phee Klopotec/ Sazas IZK CD 044
Malcolm Goldstein & the Ratchet Orchestra Soweto Stomp Mode 291
Musica in Camera : Quatuor d’Occasion Malcolm Goldstein Josh Zubot Jean René Emilie Girard Charest & records &22.
discoveries on tracker action organ Veryan Weston Emanem 5044
Marguerite d’Or Pâle Sophie Agnel & Daunik Lazro  FOU Records FR-CD21
L’écorce et la salive Christiane Bopp & Jean-Luc Petit Fou Records FR-CD19
Raw Harald Kimmig Daniel Studer Alfred Zimmerlin & John Butcher Leo records LRCD 766
Chant Nuova Camerata : Pedro Carneiro Carlos Zingaro Joao Camoes Ulrich Mitzlaff  Miguel Leiria Pereira improvising beings ib50
Rotations  sequoia : Antonio Borghini Meinrad Kneer Klaus Kürvers Miles Perkin evil rabbit 21.
Benedict Taylor Solo viola Pugilism Subverten A Purposeless Play Subverten 
Michel Doneda  Fred Frith  Vandoeuvre 1440
eXcavations Thea Farhadian & Klaus Kürvers Black Copper 002
Daunik Lazro Joëlle Léandre Georges Lewis Enfances à Dunois le 8 janvier 1984 Fou Records FR-CD 18
Chamber 4 Marcelo Dos Reis Luis Vicente Théo Ceccaldi Valentin Ceccaldi FMR CD393-0615
Duck Baker Outside Emanem 5041
Dieci Ensemble   Eugenio Sanna Maurizio Costantini Cristina Abati Edoardo Ricci  Guy Frank Pellerin Stefano Bartolini Marco Baldini Giuliano Tremea Stefano Bambini Andrea Di Sacco Setola di Maiale SM 3100