vendredi 15 septembre 2017

Deniz Peters & Simon Rose/ Harald Kimmig Alfred Zimmerlin Daniel Studer / Franziska Baumann & Christoph Baumann / Jean-Marc Foussat & Blick

Edith’s Problem Deniz Peters & Simon Rose Leo Records CDLR 812

Je ne sais pas qui est Edith et quel est le problème. J’ai depuis quelques années quelques problèmes avec le label Leo, suite au réel fléchissement dans l’intérêt que je pouvais y trouver . On se souvient des albums fantastiques de Cecil Taylor, Evan Parker, Anthony Braxton, Sun Ra, du duo Minton –Turner. À l’exception des nombreux enregistrements superbes d’Ivo Perelman, des solos d’Urs Leimgruber et du groupe 6IX avec Jacques Demierre, Roger Turner, Okkyung Lee, Urs Leimgruber, Thomas Lehn et Dorothea Schurch, et bien sûr le cd solo de violoncelle d'Elisabeth Coudoux et du quartette de violoncelle Octopus, on ronge quand même son frein. Mais s’ils continuent avec des pépites telles que ce Edith’s Problem du pianiste Deniz Peters et du saxophoniste Simon Rose (baryton et alto), je ne vais pas hésiter à faire la réclame. Simon Rose est un saxophoniste qui a fait ses débuts en compagnie de Mark Sanders et Simon H Fell dans la galaxie improvisée londonienne dans la direction du free total (Badland Bruce’sFingers BF14 1996). Au fil des années et des enregistrements, son jeu devient de plus en plus focalisé et il affine ses techniques, son univers et est devenu un incontournable de l’improvisation radicale, un frère par l’esprit des Michel Doneda, Urs Leimgruber, Georg Wissel , Jean Luc Guionnet, JJ Duerinckx etc…. Non content de publier de superbes albums solos de sax baryton tels Schmetterling pour Not Two, il s’engage depuis plusieurs années dans un travail de recherche, lequel est trop délaissé par nombre de ces collègues qui louchent du côté du free free-jazz accompagné par une batterie pétaradante et un contrebassiste qui tire sur les cordes ou un guitariste noise. Adepte d’un travail minutieux sur le son, il nous avait livré une merveille intense en compagnie du pianiste Stefan Schulze (Ten Thousand Things /Red Toucan). Il récidive dans une manière plus retenue, plus spacieuse et épurée en compagnie du pianiste Deniz Peters en alternant sax alto et baryton. Le silence fait partie intégrante de la construction musicale et tout l’intérêt du jeu au saxophone baryton réside dans les infimes nuances de timbre, de dynamique, de densité du souffle, ces détails constitutifs de la musique que gomme l’amplification et les lieux inappropriés à la musique acoustique. Simon Rose se retient de jouer et écoute la résonance de ses propres sons dans celle du piano ouvert à tout vent. Le travail instrumental est précis et chaque fin de morceau nous laisse aiguise notre attente pour les notes et les sons que l'on se serait attendu à être joués. Le pianiste fait résonner les notes isolées dans l'espace autour de la table d'harmonie en modifiant subtilement le toucher, la pression sur le clavier et une des pédales. Un registre voisin de John Tilbury. Chaque silence, chaque son est soupesé et mûrement réfléchi et les vibrations du souffle et des cordes meurent dans le silence et la réverbération du piano, les deux musiciens sélectionnant scrupuleusement des fréquences/ hauteurs en empathie.   La musique pourra paraître austère mais il s'en émane un réel lyrisme.  Après une série de séquences toutes en sons suspendus et étirés, une cinquième pièce introduit une angularité tangentielle et une forme d'interaction subtile et mouvante qui renforcent la qualité de l'écoute et l'imagination (Shifts). Un très bon point donc pour le label Leo et les deux musiciens qui réalisent une performance somme toute rare.


Kimmig-Studer-Zimmerlin String Trio Im Hellen  Harald Kimmig Daniel Studer Alfred Zimmerlin hat (now) Art 201


Une belle surprise ! La série now art de Hat Hut Records est consacrée à la musique contemporaine « écrite » par des compositeurs. Morton Feldman, John Cage, Christian Wolff, Roman Haubenstock Ramati, Giacinto Scelsi… etc …. Mais aussi le groupe Polwechsel avec Michael Moser, Werner Dafeldecker, Burkhard Stangl, Radu Malfatti, puis John Butcher, Burkhard Beins situé à mi-chemin de l’écriture alternative contemporaine et l’improvisation minimaliste focalisée sur le travail des textures. Voilà que la série invite ce trio violon (Kimmig) - contrebasse (Studer) – violoncelle (Zimmerlin) entièrement et librement improvisé. Trois cordes dans ce format ont l’heur de se rapprocher d’une instrumentation type « musique contemporaine » d’avant garde. Mais ce n’est pas tout. Ces trois improvisateurs suisses chevronnés ne se contentent pas d’empiler des techniques alternatives ou étendues en frottant, frappant, grattant les cordes et surfaces de leurs instruments en variant les paramètres à l’envi. Ils ont un art consommé pour enchâsser, enchaîner, lier, rejoindre ou disjoindre leurs improvisations individuelles dans un ensemble d’une grande cohérence et avec un son de groupe très marqué. Le travail textural est essentiel sans qu’il soit confiné dans un domaine strict. En effet, leur manière est merveilleusement accentuée, par des chocs de toutes dimensions, des frappes discrètes et coups d’archet insistants, un riche éventail d’harmoniques et des pizzicati précis en diable. Le piano est ceinturé par le forte, des sons à peine audibles ou sotto voce voisinent des frissons denses soulignés par un arco robuste. Des contrepoints sauvages, une expressivité intense, une construction / déconstruction, la remise en question permanente. Et pourtant, il y a une grande cohérence dans cette expression immédiate d’inprovisation radicale.  On trouve dans leur musique autant de  procédés du travail du son, des lignes et du contenu que chez un compositeur exigeant. Mais ici, ils sont agencés spontanément avec une conscience aiguë de la forme et du déroulement temporel, comme si tout coulait de source. Un groupe d’improvisation incontournable qui compose en temps réel. Le texte de pochette indique Composed by Kimmig Studer Zimmerlin. Quelques soient les méthodes et les procédés, ce qui compte, c’est la musique qu’on écoute et celle-ci est superlative.

Interzones Volume 1 Franziska Baumann & Christoph Baumann Leo Records CD LR 757

Duo d’une chanteuse – vocaliste improvisatrice avec live electronics et d’un pianiste qui joue aussi du piano préparé. Franziska Baumann se rapproche un peu plus de la pratique de Maggie Nicols, s’il faut une référence que de celles de Dorothea Schurch ou Ute Wassermann. Une partie de la musique semble composée parmi la dizaine de pièces enregistrées. La chanteuse se fait volubile tout comme le piano ou plus intériorisée et introspective. On peut l’entendre chanter des harmoniques surprenantes et puissantes comme dans Coming into Things. Tous ceux et celles qui ont été touchés par Maggie Nicols, Tamia, Julie Tippetts, Phil Minton et plein d’autres vocalistes (Viv Corringham, Isabelle Duthoit, Guylaine Cosseron, Ute Wassermann, Shelley Hirsch etc..) seront en territoire connu et apprécieront l’apport personnel de cette vocaliste suisse. Avec le très remarquable pianiste Christoph Baumann, de formation classique et très au fait de la musique contemporaine, s'est établi une réelle connivence. Franziska développe une démarche et un port de voix particuliers pour chaque pièce et le duo prend bien garde de ne pas tomber dans le mimétisme. Par exemple, dans Fixed after your hand and purpose, ils jouent chacun des choses très différentes mais qui, contre toute attente, se complètent et créent la surprise. La fin de ce morceau offre un bel exemple d’harmoniques chantées la bouche quasi fermée produisant une super diphtongue (composite de plusieurs voyelles) fascinante. Son articulation délirante scat parlé-chanté dans Daily Entropy est une partie de haut-vol, dans laquelle les ostinati travaillés du pianiste font merveille, la chanteuse établissant un dialogue bienvenu pour clore le morceau. Elektrofunkel, introduit le piano préparé, des live-electronics, des séquences vocales qui s’enchaînent et les duettistes tentent de raconter une histoire sonique du meilleur effet à laquelle la voix aiguë de FB aspirant une vocalise apporte un caractère fantomatique. La chanteuse chante aussi de remarquables ritournelles sophistiquées sur un rythme impair qui alternent avec ses vocalises/ scats, lesquelles coïncident avec précision avec les accents du jeu de Christoph Baumann. Elle peut chanter avec un port de voix classique ou comme une improvisatrice d’influence jazz/bossa avec un débit, des inflexions et une articulation surprenante. Sa voix se révèle très souvent naturelle. Une fois que tous les morceaux d’Interzones ont défilé, j’ai le sentiment d’avoir pénétré dans un univers complexe et composite à la jonction de plusieurs sentiments, pratiques, textures, piano contemporain, improvisation thématique, musiques jouées avec spontanéité, brio et sensibilité. D’excellents artistes qui méritent largement d’être entendus. Bravo à Leo ! 

Fouïck Mastic Boréal Jean-Marc Foussat & Blick Fou Records FR-CD 22


Voici un super témoignage atypique ! Sur la pochette, c’est écrit  : Jean-Marc Foussat musicien/ improvise à vif synthé AKS voix – FOUÏCK-  Blick imprécateur / flot de parole en flux tendu. Flux tendu fait sans doute allusion à cette technique de management des livraisons des grandes surfaces et des usines contemporaines qui use les travailleurs et diminue la qualité de la production industrielle afin de réaliser des gains de productivité, sans trop tenir compte des couacs en tout genre qui ajoutent des soucis supplémentaires à la vie travailleurs-consommateurs-navetteurs-précaires- etc…  qui n’est déjà pas rose. Et alimente le ras-le bol, la dépression ou la révolte. L’invention verbale et poétique de Blick est une belle contrepartie /complément idéal aux sonorités et triturations électroniques de J-MF et lui permet d’improviser plus dans le subconscient et l’expérimentation instantanée en suivant le cheminement imprévisible du texte. Le musicien se tient en peu en retrait tout en étant réactif, voire proactif, étirant et modelant les sonorités de son antique AKS. Quatre improvisations  de 12 :22, 17 :31, 18 :21 et 12 :31 : Aplati l’Horizon, Normal, Traces d’Esquives et Œilletons. L’imaginaire de Blick fonctionne à plein, l’intériorité de sa poésie spontanée, de ses contes fantasmagoriques (une technique qu’il a dû beaucoup travailler) crée une belle inspiration pour l’écoute de la partie musicale. On sent très bien que l’expression de ses mots surgit ou se dévide dans une écoute profonde des flux vibratoires de l’électronicien. La densité mouvante du texte, ses correspondances secrètes et sa sobre dramaturgie demande des écoutes répétées et c’est ainsi qu’on saisit la valeur de la musique.

lundi 4 septembre 2017

Marcelo Dos Reis & Eve Risser / Lawrence Casserley & Jeffrey Morgan / Harri Sjöström Emilio Gordoa Achim Kaufmann Dag Magnus Narvesen Adam Pultz Melbye/ Harri Sjöström or Peter Brötzmann with Guy Bettini Luca Pissavini Francesco Miccolis/ Gianni Lenoci & Francesco Cusa

Timeless Marcelo Dos Reis Eve Risser JACC records 34

Le label portugais JACC devient de plus en plus intéressant. Après un très remarquable STAUB Quartet composé du violoniste Carlos Zingaro, du violoncelliste Miguel Mira, du contrebassiste Hernani Faustino et de Marcelo dos Reis, guitariste omniprésent dans nombreux projets avec Theo Ceccaldi, Carlos Zingaro, Luis Vicente, Onno Govaert, voici Timeless. Créditée unprepared piano and prepared piano, la française Eve Risser lui donne la répartie. Unprepared and prepared acoustic guitar lit-on sur la pochette ornée de motifs gravés qui évoquent le passage du temps dans l’espace. Au moyen des préparations, les deux musiciens transforment la tessiture de la guitare et du piano leur faisant se rencontrer et s’échanger leurs hauteurs respectives, les couleurs et les timbres en jouant des cadences répétitives avec un effet de carillon, de machines insérant un motif mélodique minimaliste dans un ostinato cristallin. Singulière musique qui se détache subtilement d’intervalles raccourcis, de cordes bloquées, de doigtés fugaces enjambant un bruissement ténu. Un affaire de cordes qu’elles soient tirées ou frappées dans la caisse de résonnance du piano ou sur la touche de la six-cordes, qui coïncident, résonnent, débordent dans un affairement accéléré. Il y a une forme de préméditation, mais sur le ton et avec la manière de l’improvisation radicale, un sens de la forme qui échappe à l’entendement et au temps mesuré : les titres Sundial, Hourglass, Water Clock, Timewheel, Chronometer, Pendulum, Balance Spring. Une vivacité, une énergie, un impact rythmique. Du grand art. Surtout que combiner créativement guitare et piano dans les musiques radicales peut se révéler assez ardu.

Exoplanets Lawrence Casserley Jeffrey Morgan Creative Sources CS389CD

Des Exoplanets sont ou seraient des planètes qui pourraient receler la vie qu’on trouve sur la terre et qui se situent hors de notre système solaire. Chacun des six morceaux enregistrés par le spécialiste du live signal processing Lawrence Casserley et le saxophoniste de choc Jeffrey Morgan, aussi clarinettiste « alto » et pianiste, ici au piano sur deux morceaux en concert, portent le nom d’un de ces 35 Exoplanets parmi les milliards d’étoiles de la Voie Lactée : 42 Dracinis b, 55 Cancri b, Kepler 186 f etc… Le principe de la rencontre est que Jeffrey Morgan souffle ou joue du piano en improvisant confronté à la manipulation sonore électro-acoustique en temps réel de ses propres improvisations par l’installation très complexe de Lawrence Casserley (logiciels issus de Max-Msp, un I-Book Apple et trois Ipad dont un ancien protopype très coloré avec lesquels Lawrence contrôle, transforme et altère les moindres détails des structures du son comme s’il jouait d’un orgue ou d’un set de percussions. Les sons extrapolés au départ de la base instrumentale qui alimente l’installation et le jeu de Casserley peuvent se révéler très éloignés  du jeu de l’instrumentiste. Celui improvise au piano de manière subtile (concert au Loft de Cologne 5/10/2014 , plages 2 & 6) et nous fait découvrir les possibilités sonores et texturales de la clarinette alto avec le quel son expression est à la fois proche du free jazz atavique et évoque les musiciens contemporains. Le premier morceau est joué au sax alto (42 Draconis b), les 3,4 et 5 sont consacrés à cette clarinette alto dont il fait éclater le timbre de manière mordante, énergique, avec glissandi, pétages d’harmoniques, grasseyements pas loin de Peter Brötzmann, mais avec une dose de folklore imaginaire balkanique nettement moins forcée. Son jeu de pianiste sombre et nuancé a une belle qualité de toucher et va droit au but. On songe aux pièces de Stockhausen et cie. Le travail de Casserley complète, entoure, s’écarte, détonne les / des improvisations de Morgan avec un bon goût rare créant des nuances sonores, des paysages bruissants et une masse orchestrale d’allure intersidérale d’un type nouveau en constante métamorphose avec une précision fine au niveau de la dynamique et des intensités. Un travail sur les nuances du sombre, reflétant l’immensité de la nuit spatiale et les fréquences émises par les astres. Un dialogue complexe et enchevêtré et dont l’interaction et les réflexes fonctionnent tout à fait autrement que dans un duo acoustique. Un album vraiment intéressant qui va plus loin que leur premier opus Room 2 Room.

Hyvinkää  Move : Harri Sjöström Emilio Gordoa Achim Kaufmann Dag Magnus Narvesen Adam Pultz Melbye 2016 uniSono Records

Move est un quintet sax soprano et sopranino (Harri Sjöström), vibraphone Emilio Gordoa, piano (Achim Kaufmann) batterie (Dag Magnus Narvesen) et contrebasse (Adam Pultz Melbye). Hyvinkää est une longue improvisation de 39 minutes enregistrée à l’Hyvinkää Art Museum. Il semble que l’acoustique de l’espace soit assez (trop ?) réverbérante, obligeant les musiciens à jouer avec une relative retenue en se concentrant sur les détails sonores. Dag Magnus Narvesen joue du bout des baguettes sur les peaux amorties avec des objets en frôlant les cymbales permettant d’entendre le plus clairement possible le piano d’Achim Kaufmann aux sonorités « classiques contemporaines » et les envolées chaleureuses et pleines de nuances du saxophoniste, Harri Sjöström qui semble être l’animateur du groupe. Harri est un maître du soprano dans la lignée de Steve Lacy, avec lequel il a étudié. Son sens des nuances pour chaque note jouée le distingue des ténors qui se servent du soprano pour diversifier leur musique. Le vibraphoniste Emilio Gordoa répand ses légères et fugaces grappes de notes éthérées autour de celles du pianiste. Celui-ci développe un jeu qui convient parfaitement avec celui du sax soprano au point où, à cause de la réverbération, on risque de les confondre. Le contrebassiste soutient et balise les instants, sursauts, frictions, relances, échappées jusqu’à ce que le saxophoniste déchiquète le timbre de son soprano étirant et altérant un jeu qu’il a hérité de Steve Lacy et dont il sait remettre subtilement les paramètres en question quand le besoin se fait sentir. Cela évoque la grande finesse de Trevor Watts à l’époque du SME avec John Stevens et les audaces de son camarade aujourd’hui disparu, Wolfgang Fuchs, avec qui Harri a partagé l’expérience de Nicht Rot Nicht Grun  en compagnie de Paul Lovens et du violoniste alto Karri Koivukoski à la fin des années 80. Contrairement à Move, ce groupe étonnant n’a jamais été enregistré (mais le site de Harri indique un album Po Torch de 1988/89 en préparation !!). Malheureusement, il y a bien longtemps que Paul Lovens a cessé de produire des vinyles sur son label mythique. Par contre, il existe plusieurs enregistrements de Cecil Taylor avec Harri Sjöström (Qua et Qua’Yuba  C.T. Quartet / Cadence 1092 et 1098, Melancholy, Always a Pleasure, Light of Corona / FMP Records) pas piqués des vers. Et un magnifique duo avec un autre sax soprano, Gianni Mimmo (Bauchhund /Amirani). Pour information, l’excellent Achim Kaufmann a enregistré avec Michael Moore, Frank Gratkowski, Mark Dresser, Wilbert De Joode, Thomas Heberer, etc… et Emilio Gordoa a enregistré avec le guitariste Nicola Hein, Ute Wassermann et Richard Scott. Ce qui me plaît spécialement dans ce quintet Move, c’est la manière dont les musiciens jouent ensemble, construisant un jeu collectif cohérent et diversifié où chacun apporte spontanément sa contribution instantanée en interpénétrant leurs sons et actions dans le champ sonore. Un beau concert qui se joue des conditions acoustiques et démontre qu’improviser librement avec cinq musiciens demande un état d’esprit dans lequel une forme d’auto-discipline dans l’écoute mutuelle et les interventions est une attitude fondamentale.

Exit to Now Xol featuring Harri Sjöström & Peter Brötzmann Guy Bettini Luca Pissavini Francesco Miccolis improvising beings ib62 CD



Deux quartettes trompette/bugle – saxophone – contrebasse – percussions pour chacun des deux CD’s  contenus dans le nouvel album du groupe Xol : Guy Bettini (Suisse) à la trompette, Luca Pissavini (Italie) à la contrebasse et Francesco Miccolis (Suisse) aux percussions, un trio de free free-jazz vif qui joue fréquemment avec un invité. Ici, le saxophoniste soprano finlandais installé à Berlin, Harri Sjöström, un maître de l’instrument qui a travaillé avec Cecil Taylor, Paul Lovens, Gianni Mimmo et Wolfgang Fuchs se joint à Xol le 4 juin 2016 à Sowieso à Berlin (CD 1) et le légendaire et fracassant Peter Brötzmann, véritable locomotive de la scène free européenne depuis les années ’60 entraîne le groupe dans un vrai délire le 19 juin 2015 dans le même lieu (CD 2). Le quartet avec Sjöström évolue avec un bel équilibre : par dessus la percussion ludique et virevoltante et le drive puissant (archet ou pizz) du bassiste, les deux souffleurs coordonnent spontanément leurs élans et accordent leur lyrisme. La trompettiste travaille la pâte sonore et fait chevaucher articulations et coups de lèvres et de langue avec une belle énergie. Le saxophoniste est un très solide client alliant un lyrisme lumineux avec un choix d’intervalles peu usités et des colorations détaillées sur les notes dignes d’un des meilleurs élèves de Steve Lacy qu’il a été. Cela donne jeu immédiatement reconnaissable et distinctif. Harri Sjöström a travaillé intensivement avec Cecil Taylor, remplaçant en quelque sorte Jimmy Lyons dans les CT Unit et Ensemble New Yorkais et aussi avec le CT European Quintet avec Lovens, Honsinger et Teppo Hauta-Aho. Il a un style personnel remarquable et complète admirablement  les extemporisations éperdues de Xol (öxö 19 :46 et xöx 29 :23). Le batteur joue à la limite de ses moyens, mais le fait avec conviction, énergie, efficacité et un sens du son du groupe. Son drive infatigable propulse les frictions intenses de la colonne d’air de Sjöström  qui montent inexorablement dans l’aigu et auxquelles répondent le jeu convulsif du trompettiste. Cinq morceaux pour le quartet avec Brötzmann qui valent leur pesant de choucroute arrosé de Chimay (bière préférée de PB lorsqu’il performait en Belgique avec Van Hove et Bennink dans ma jeunesse). Si le CD 1 Xol  Harri Sjöström est enregistré avec clarté en respectant une dynamique raisonnable (j’ai parlé d’équilibre plus haut), le CD 2 Xol Peter Brötzmann démarre sur des chapeaux de roue en fortissimo et le son en est carrément saturé en raison du volume et de la violence. Le batteur se déchaîne, ensevelissant le contrebassiste sous les décombres et poussant / entraîné par le souffleur. Pugnace, véhément, expressionniste, Peter Brötzmann expulse l’air de ses poumons dans des barissements sans équivoques. La colonne d’air est pressurisée par le souffle dément, mordant, abrasif. Le batteur se prend un solo avant que le thème primal imaginé pour la circonstance ne soit projeté dans le public sans ménagement. Brötzm asperge le public de son cri démentiel comme Karel Appel lançait ses poignées de peinture sur la toile. Guy Bettini doit se sentir un peu mis de côté mais réagit par des contrechants désespérés qui surnagent dans la foire d’empoigne. Le batteur est survolté,  mais il frappe soigneusement dans les aigus sur les bords de la caisse et sur les peaux amorties avec des roulements efficaces alors que le bassiste frappe la touche à plaine main et ses doigts courent près du chevalet. Mais le ténor peut laisser flotter une mélopée de deux notes et demie soutenu par l’archet en étirant et grossissant le trait progressivement. Peter Brötzmann est resté fidèle à lui-même et s’accommode de ses compagnons d’un soir du moment qu’ils ne rechignent pas sur la besogne. Bien sûr, la balance n’est pas claire, mais tout se joue dans l’instant, l’énergie et ce lyrisme qui survient en rythme libre, deux notes pour l’essentiel. L’intensité se relâche pour une minute et c’est reparti. Le jeu du batteur finit par imiter avec bonheur et faire corps avec la rafale déferlante du souffleur de Wuppertal. Le morceau n°3, loxol, commence par un solo très habité de Pissavini et Brötzm enchaîne à la clarinette rustique alternant mélancolie et raucité. Le souffleur donne l’impression de s’imposer et d’écouter d’une oreille, mais sa présence gargantuesque pousse ses partenaires à se surpasser. On a droit d’ailleurs dan ce morceau n°3, à un Guy Bettini plus inspiré, jouant l’essentiel. C’est surtout au concert qu’il faudrait assister plutôt que de suivre le disque. Si vous n’avez pas de Brötzmann sous la main, celui-ci fera l’affaire, car PB y est particulièrement endiablé, Francesco Miccolis donnant toute sa mesure. Et vous aurez Sjöström en prime. Improvising beings a encore frappé juste.

Wet Cats Gianni Lenoci Francesco Cusa Amirani AMRN052.

Une longue improvisation en duo piano/percussions parue sur le label Amirani du saxophoniste Gianni Mimmo. Le pianiste Gianni Lenoci travaille régulièrement avec Mimmo en duo ou en groupe, les Reciprocal Uncles, pour lesquels un remarquable cd a été gravé en 2010 sous cette dénomination (Amirani AMRN022). Avec le batteur Francesco Cusa, on entend aussi Lenoci au piano préparé et pour finir discrètement à la wooden flute. La musique du duo est tendue par les groove secs installés par le batteur et autour des quels le pianiste improvise avec un toucher et une classe impressionnantes. On trouve chez lui bon nombre des qualités pianistiques qu’on apprécie chez Agusti Fernandez, Georg Graewe, voire Fred Van Hove. Une belle logique et un sens réel de l’improvisation. La trajectoire du duo traverse des domaines variés proches d’une démarche contemporaine et se rapproche d’un jazz d’avant garde puissant basé sur des tempi autour duquel les deux improvisateurs tournent adroitement durant une belle séquence. Francesco Cusa est avant tout un batteur de jazz à risques qui ne craint pas l’aventure. J’avais beaucoup apprécié un trio roboratif avec l’inoubliable saxophoniste alto sicilien Gianni Gebbia où Cusa était absolument à son avantage. Donc, dans cet album, la musique est remarquable, le pianiste brillant et lumineux avec un savoir faire haut de gamme et le batteur tout à fait à la hauteur. Sachant très bien qu’il ne faut pas attendre des choses très audacieuses, question « liberté », de la part de Francesco Cusa parce que sa pratique est orientée vers la rythmique, je ne vais pas me plaindre. Mais j’aurais préféré une orientation plus chercheuse ou exploratoire au niveau des paramètres sonores et percussifs, des formes et des échanges. On pense à Roger Turner qui vient (enfin !) d’enregistrer avec Fred Van Hove, Martin Blume, Mark Sanders, Paul Lovens ou Marcello Magliocchi, lui aussi de Monopoli comme le pianiste. Cela dit cette musique fera le bonheur de ceux pour qui cette orientation correspond à leurs attentes, car elle est magnifiquement jouée.


vendredi 1 septembre 2017

Steve Beresford Ian Brighton Trevor Taylor/ Andrew Cyrille Matt Shipp Ivo Perelman/ Marcelo dos Reis/ Fabien Robbe & Jérôme Gloaguen/ Paul Dunmall John Edwards Liam Noble Mark Sanders/ Paul Dunmall Phil Gibbs Ashley John Long


Steve Beresford Ian Brighton Trevor Taylor Kontakte Trio FMRCD

Un excellent voyage dans les sons acoustiques et leurs contreparties électroniques, textures, actions, timbres, techniques étendues, bruissements. Ces trois musiciens improvisateurs se sont rencontrés il y a approximativement quarante-quatre ans au Little Theatre Club, alors point névralgique de la mouvance improvisation libre londonienne qui eut un impact majeur dans les pratiques improvisationnelles. Il aura donc fallu attendre presqu’un demi-siècle pour les entendre jouer ensemble. Si Ian Brighton, le guitariste électrique, et Trevor Taylor, le percussionniste (ici) « électronique », avaient très souvent joué ensemble avec, entre autres, le violoniste Phil Wachsmann, c’est à mon avis leur première collaboration avec le pianiste Steve Beresford, autre qu’une rencontre ad-hoc. Kontakte Trio, sans doute en référence à Stockhausen, un compositeur incontournable qui avait alors multiplié les manipulations électroniques – électroacoustiques dans de nombreuses directions. Et c’est ce qui fascine au sein de ce trio : la rencontre, la confrontation ou la juxtaposition de points de vue et de techniques différentes. Ian Brighton, aussi placide que passionnant, joue de la guitare autant comme si c'était un objet sonore à l'aide de techniques alternatives (harmoniques, par exemple), l’amplification et sa pédale de volume. Steve Beresford utilise un piano préparé de manière bruitiste ou « contemporaine » et manipule des instruments électroniques des années 70-80 tels un Casio, des radios ou des samples ( ?), rassemblés sur une table. En effet, on entend des voix enregistrées ou un jingle débile : je suppose que cela provient de la table de Steve. Trevor Taylor a mis au point un set de percussions électroniques et joue aussi du marimba, du vibraphone et de la grosse caisse. Mais peu importe les instruments et les matériaux utilisés, ce qui importe c’est l’empathie et la qualité d’imbrication créative, les interactions audacieuses où l’astuce, l’imagination, l’innocence, la réflexion, la fantaisie ou la spontanéité s’expriment sans fard et sans tabou. Les trois artistes prennent le temps de jouer, de s’écouter, d’inventer dans un champ esthétique assez large, sans pour autant tomber dans l’éclectisme. En effet, quand la qualité d’écoute est aussi palpable, sans même devoir évoquer le « grand » talent, la musique coule de source. Aussi la qualité du silence et celle de l’espace suggéré par leur retenue et le sens profond que peut prendre un geste ou un son par rapport au précédent ou au suivant. Les titres des six morceaux, Motion, Energy, Gravity, Electricity, Friction et Kinetic, indiquent un tant soit peu l’état d’esprit pour chacun d’eux. Au fil de leurs improvisations, la musique devient plus abstraite, si je puis dire, et le sens du timing s’aiguise de plus en plus. Les esprits chagrins obsédés par l’avant-gardisme pourront dire « que c’est daté », mais quand on constate, hébété, l’avalanche d’enregistrements qu’ont peu qualifier de free-jazz et qui ont l’air de se ressembler comme deux gouttes d’eau, on a envie de se changer les idées. Très heureusement, ces  trois-là s’y prennent remarquablement bien à cet égard et entraînent notre attention dans leur magnifique voyage à travers les sons et leur enchevêtrement souvent improbable.


The Art of Perelman – Shipp Volume 7 Dione Andrew Cyrille Matt Shipp Ivo Perelman Leo Records CDLR799

Un trio piano – saxophone - percussions qui nous renvoie à l’aube des années soixante au Café Montmartre à Copenhague quand Cecil Taylor, Jimmy Lyons et Sunny Murray défiaient les lois de la gravité et les absolus du jazz contemporain d’alors. C’est aussi durant leur séjour scandinave que ces trois musiciens découvrirent l’immense Albert Ayler. C’est bien sûr de l’histoire ancienne. Voici deux musiciens bien ancrés dans notre époque qui rencontrent lors d’un enregistrement tout en finesse, celui qui fut l’alter-ego du pianiste Cecil Taylor dans la période ascendante de maturation de sa musique : le batteur Andrew Cyrille (1964-1974). 57 minutes et huit parties entre 4 minutes et quelque chose et 8 minutes avec une pointe de plus de douze minutes. À plus de septante ans, Andrew Cyrille a conservé toute la souplesse de son jeu (et de ses gestes), la finesse du toucher et s’insère intelligemment dans les échanges entre les deux duettistes. Duettistes car Perelman et Shipp jouent et enregistrent très souvent en un duo coordonné sur l’écoute mutuelle ou avec d’autres musiciens qui s’intègrent parfaitement dans l’esprit collectif de leur musique. Lorsqu'Ivo Perelman dévide son chapelet de notes expressives, d’étirements microtonaux et d’harmoniques hantées le pianiste et le batteur créent un contrepoint – commentaire inspiré qui charpente les vocalisations éthérées du saxophoniste brésilien (part 3). Il y a dans cette inspiration autant de libertés que de points de références au lyrisme d’un autre temps du jazz. Une projection de l’âme. Ils ne craignent pas de faire languir l’esprit d’une ballade où le souffle reste suspendu par dessus quelques notes douces au clavier (part 3 vers la fin). Cette musique librement issue du jazz et complètement improvisée, consacre le sens de l’écoute, de l’invention, le vrai lyrisme, le cri intériorisé, la sensualité naturelle de musiciens qui vont au fond des choses. Depuis l’époque où dressés sur leurs ergots, les membres de l’Unit taylorien exacerbaient les rythmes multipliés avec une frénésie intenable, Perelman, Shipp et Cyrille illuminent l’art de l’épure, les méandres du chant en exacerbant la dynamique et une forme de tendresse puissante ente joie et tristeza. Sorti il y a quelques mois dans une série de sept volumes « The Art of Perelman – Shipp » qui consacre une démarche exemplaire qui fait tache par sa pureté dans la morosité actuelle, Dione est une élégante conclusion / dernier chapitre avant une nouvelle vague d’enregistrements et de collaborations attendue ce mois-ci. Il est question d’un duo quasi ininterrompu enregistré à Bruxelles, de la rencontre avec le trompettiste Nat Wooley et d’autres batteurs qui se révèlent à leur contact. Et vous n'avez pas  encore la moindre idée de ce qui se prépare.  Incontournable !

Cascas Marcelo dos Reis Cipsela CIP007
Cascas, pluriel de Casca, portugais pour peau, croûte, zeste, pelure. Toujours est-il que Marcelo dos Reis (Prepared and Unprepared Nylon String Guitar) ne se contente pas de rester à la surface des choses quand il empoigne sa guitare. Mais on peut dire qu’il a une sensibilité à fleur de peau. Sa musique qui développe des cycles de notes arpégiés est tournoyante, répétitive et lyrique. Située entre la pratique de la guitare classique (contemporaine) et une expression, dirons-nous, « folklore imaginaire ». Le troisième morceau, Crina, nous le fait entendre à l’archet dans une ambiance sombre et minimaliste en variant méticuleusement le son. S’il évolue dans l’univers des musiques improvisées libres (avec Carlos Zingaro, Luis Vicente, Théo Ceccaldi), cet album  solo reflète son travail de composition pour guitare espagnole (ou classique) pour lequel il a élaboré des structures mouvantes qu’il vivifie avec un vrai talent et de la sensibilité. Le quatrième morceau à la guitare préparée, Bostik Azul, est vraiment adorable et prolonge le travail de pionniers de la guitare alternative tels Derek Bailey, Roger Smith, Raymond Boni, Hans Reichel et Eugene Chadbourne (cfr ses 4/5 premiers albums pour Parachute) avec à la fois une dimension lyrique méditerranéenne et un vrai sens du décalé. Avec Minerva (pièce n°5), il nous fait entendre quel étrange raffinement harmonique qu’une préparation minutieuse des cordes sur la touche rend possible! Réjouissant, captivant, ou propice au rêve. Un guitariste à suivre.

Etats d’Urgences Fabien Robbe – Jérôme Gloaguen improvising beings.
Duo piano et batterie, deux musiciens qui font corps et se rejoignent dans une belle série de compositions dans une autre manière de jouer du jazz. Le titre États d’Urgences avec typographie tremblée et la photo de pochette où les deux artistes ont les yeux et la bouche scotchés de noir laissent penser qu’il y a une surprise musicale … question avant-garde. Mais la surprise se situe ailleurs.
Ce sont d’excellents musiciens de jazz comme ceux qui passent dans les clubs de province ou dans les centres culturels.  On y découvre quelques belles audaces, un vrai savoir faire non formaté, une voie originale. Ce qui me ravit sincèrement c’est l’absence de formatage et qu’on n’a pas besoin de contrebassiste.  Jérôme Gloaguen joue un soutien en forme de dialogue subtil et a le bon feeling pour le jeu très swinguant du pianiste Fabien Robbe. Un chouette style… un côté presque africain …. une belle énergie qui balance vraiment…. on pense à Dollar Brand (dans Chants de Nuit), un thème emprunte à la musique populaire. Robbe est un alumnus du magnifique François Tusquès, lequel réussit une synthèse intrigante et authentique du blues et du jazz médian (entre Hines, Wilson et Powell) avec son expérience de pionnier du free-jazz en France. Mais on décèle quelques menues faiblesses dans la conception des thèmes du duo et deux ou trois facilités majeur/mineur issues du jazz d’école  ….  Cela signifie pour moi que ce duo Robbe-Gloaguen recèle un excellent potentiel et tout ce dont ils ont besoin sont des concerts où leur musique n’ira qu’en se bonifiant, éliminant le superflu ou le convenu pour aller vers l’essentiel. Car on entend poindre l’enthousiasme sans aucune considération pour le succès facile. À recommander pour les lieux où le public attend une réponse à la question « c’est quoi le jazz aujourd’hui » et où le programmateur n’a pas envie de présenter les groupes en tournée que les tourneurs et autres « organisateurs incontournables » poussent avec beaucoup de persuasion. En fait, originaux, parce que vraiment atypiques par rapport aux formules toutes faites.
Le label, qui s’intitule improvising beings, devrait ne pas hésiter à faire figurer ce genre de musique sous une sorte de sub-label comme « musicking beings ». On s’en fout, du fait qu’une musique soit d’avant-garde ou qu’elle soit « improvisée » à tout crin, ou plus « traditionnelle » pourvu qu’elle soit bonne. Alors qu’au milieu des sixties déferlaient Coltrane, Coleman ou Ayler, leurs auditeurs se délectaient aussi durant les extraordinaires concerts de Duke Ellington.  Le propre de la musique jouée à deux ou à plusieurs est de jouer/musiquer ensemble le plus possible. Et cela, ces deux musiciens le font vraiment très bien.

Chords of connections Paul Dunmall John Edwards Liam Noble Mark Sanders FMRCD419-0616
Go Straight round the square Paul Dunmall John Edwards Liam Noble Mark Sanders FMR FMRCD435-0217

Enregistrés respectivement les 18 janvier 2016 à l’Université de Birmingham et le 1er novembre 2016 avec les trois musiciens du trio DeepWhole, épitome du trio sax basse batterie (Paul Dunmall – John Edwards - Mark Sanders) augmentés du pianiste Liam Noble, nouveau venu dans l’univers « dunmallien » d’improvisation totale d’essence jazz. La musique, créée dans l’instant, se révèle tournoyante, centripète telle une arborescence à la fois expansive et involutive. Les pulsations multiples et croisées du jeu de chacun des  quatre musiciens se différencient et se complètement simultanément hors de toute syncope dictée par des métriques fixes. Les cadences sont mouvantes, nées de l’action libre et indépendante des quatre improvisateurs unis par une empathie et un sens aigu de l’écoute dans des vagues successives, avec des densités et des inflexions qui varient constamment, offrant un paysage métamorphique. La mousse des vagues folles projetées sur la pointe des rocs d’un rivage toujours repoussé, éludé, sublimé. La contrebasse évoque l’épaisseur et la ductilité des bassistes du jazz afro-américain tels Wilbur Ware, Jimmy Garrison ou William Parker, le piano ondoie dans des cycles qui côtoyent le meilleur des Bobby Few, Matt Shipp, Burton Greene…, le saxophone marche dans les pas des grands, Rivers, Coltrane, Shorter,…, la batterie éclate le temps à l’instar des Andrew Cyrille, Steve Mc Call, Rashied Ali. Ces quatre s’élancent de l’Olympe du jazz libre avec puissance, mordant, emportant le souffle pressurisé et survolté du sax soprano dans une stase qui fait éclater le son, le timbre, morsures de l’anche, déchirures de la colonne d’air, implosion du bocal… les boyaux de la contrebasse gonflent, vibrent, les doigts tronçonnent la transe élastique du son boisé quand les frappes telluriques du percussionniste et les doigtés cinglants du pianiste unis dans un effort démentiel s’écartent soudain, laissant le vide autour de la contrebasse gargantuesque violentée par la pince la plus véhémente qui puisse sortir d’un rêve éveillé (Double Back in Round the Square). Le ténor éperdu reprend l’échange essorant les harmoniques, étirant le timbre chargé par une vocalisation outrancière, la pression démesurée de l’air fait crier les graves du ténor dans le cycle harmonique vers un aigu surréel. Le réveil des forces de la nature enchaîne des idées mélodiques qui s’échangent entre Noble et Dunmall, eux-mêmes emportés par la pression constante du batteur et les vibrations géantes du bassiste. L’élasticité est au maximum quand soudain la batterie décélère et on plonge au ralenti dans un jeu plus raréfié, harmoniques froissées, piquetis, archet ondoyant l’harmonique, cymbales éthérées vibrant sur la surface des peaux, frottements, pour relancer une nouvelle énergie, chacun occupant toujours l’espace et le temps du jeu à parts égales en complétant intuitivement leurs choix différenciés, les faisant se rencontrer par une maturité de visionnaires, où l’expérience sait où faire évoluer et transformer le premier jet. Et toujours l’écoute mutuelle, la construction collective exacerbée, déchirante, transie, les coups de boutoir de la grosse caisse rejoignant les coups de langue sur le tranchant de l’anche. Une aventure extrême, un aboutissement unique, un sommet !

Now has No Dimension Paul Dunmall Phil Gibbs Ashley John Long FMRCD 408-0216
Titre tiré d’une philosophie où l’ego et l’ambition personnelle n’a pas de place et où tout se concentre sur l’écoute des autres et de leurs sons, de la musique. Le tandem Dunmall-Gibbs, le souffle focalisé ici aux saxophones soprano et ténor et la guitare à peine amplifiée striant l’espace multiforme est joint dans ce « Maintenant n’a aucune dimension » par un très remarquable contrebassiste, Ashley Long John. La complémentarité des jeux s’élargit aux sonorités brillantes, conjointes qu’elles s’éparpillent dans l’espace dans mille volutes colorées ou se rejoignent dans cette mélodie impalpable. La qualité du jeu d’archet d’Ashley Long John est propice à de sensitives colorations, textures détaillées, vibrations de timbres frais, col legno ludiques qui s’intègrent parfaitement dans le dialogue ininterrompu du guitariste et du saxophoniste au fil d’un nombre incalculable de sessions, enregistrements, albums et concerts…. Paul Dunmall fait varier son jeu ingérant dans le souffle les détails sonores générés par le bassiste ou le guitariste. Phil Gibbs est sans nul doute un des guitaristes improvisateurs, qu’on situera à mi-chemin du jazz libre et de l’improvisation totale, les plus habilités à insérer ses inventions au plus près de l’esprit et des formes d’un géant tel Paul Dunmall, créant un équilibre mouvant perpétuellement remis en question en complète empathie avec son partenaire. Le tandem trouve ici un compère à la hauteur de la qualité profonde de leur histoire commune. C’est parfait. On songe quelques instants à Barry Guy jeune par les sauts de registre (I am that).
Paul Dunmall, souffleur virtuose (à la limite de l’impossible) pour batteurs puissants (Mark Sanders, Tony Levin, Tony Bianco) et bassistes intrépides (Paul Rogers, John Edwards) a développé un univers ludique et chambriste – activiste avec des cordes, le guitariste Phil Gibbs principalement, la violoncelliste Hannah Marshall et la violoniste Allison Blunt récemment, et Paul Rogers et sa contrebasse à sept cordes (+ cordes sympathiques) dans le but de donner à goûter les qualités de timbre, les nuances sonores et les occurrences innombrables que permet l’utilisation intensive de la dynamique du ppp au FF… et cette interaction spécifique à l’improvisation libre british où l’écoute mutuelle et l’intuition sont les maîtres mots. Une musique exquise et souvent surprenante même pour ceux qui suivent les pérégrinations gibbso-dunmalliennes, sans doute un de leurs quatre ou cinq meilleurs documents.