lundi 12 février 2018

Markus Eichenberger & Roberto Domeniconi / Derek Bailey & Anthony Braxton / Richard Scott / Andrea Massaria & Clementine Gasser/ Chris Pitsiokos, Brandon Seabrook & Daniel Levin / Frode Gjerstad, Damon Smith & Alvin Fielder

Markus Eichenberger – Roberto Domeniconi  Improvisations Unit UT 4811

Duo piano (Domeniconi) et clarinette basse (Eichenberger). La musique débute par des notes graves tenues à la clarinette basse et suspendues par dessus les touches et accords  du piano baignés par le silence dans l’espace, le tout dans une relaxation maximale. Une ambiance minimaliste, retenue et un travail du son des graves de la clarinette dont le souffleur modifie le timbre dans des détails infimes. Contrôle impressionnant. Roberto Domeniconi fait résonner les marteaux, les cordes du piano et égrener parcimonieusement des notes qui éclatent en contraste, en suivant son imagination. Son travail au piano préparé est minutieux et chargé de sens. On songe à Morton Feldman, sans qu’on puisse dénoter « une influence ». Improvisations, oui et on dira aussi, à l’écoute, que leur musique offre la cohérence et exprime les intentions d’un compositeur de grand talent.  Pas moins de quinze pièces à la fois concentrées et en suspension à l’écart des pulsations anguleuses et des tensions caractéristiques de la free-music : le temps flotte à la rencontre du silence. Un travail en quelque sorte respiratoire qui fait penser à cet exercice de John Stevens , Sustain, où on soutient la même note sur l'expiration.   Petit à petit, un véritable lyrisme giuffrien affleure dans le registre médium du grand chalumeau. Souvent, Markus Eichenberger ne joue qu’une seule note en en transformant son émission et le timbre de manière lentissime. En soufflant doucement, il arrive à projeter le son de manière tout à fait remarquable. Sa qualité de timbre dans le registre choisi est magnifique. À travers chacun des 15 morceaux, l’échange et le partage évoluent insensiblement en suivant scrupuleusement et avec énormément d’attention ce qui a déjà été joué et ce qui devra l’être encore. Il s’agit en fait d’une seule œuvre qui se développe au fil des quinze miniatures. Malgré l’apparence statique de cette musique, (même si le pianiste "s’agite" un peu avec des sons de gamelan et un ostinato sourd au n° 10), un auditeur attentif se régalera : la profondeur de la démarche nous envahit et l’émotion est palpable. Une incartade incisive du pianiste prend alors tout son sens. Un growl se déclare de temps à autre pour marquer le territoire avant de laisser la place au silence. Finalement, les dernières Improvisations libèrent l’énergie latente … Magnifique !
Dans la masse des enregistrements publiés au nom de l’improvisation libre – radicale – free, ces Improvisations se distinguent par une belle singularité : une beauté intrinsèque, une maîtrise essentielle du son, une mise en commun magique, une virtuosité qui s’exprime dans la grande qualité des sons, etc… qui tranche dans la grisaille post-free téléphonée. Un Must !!
Si vous n’avez jamais entendu parler de Markus Eichenberger et désirez faire une découverte rare, je ne peux que recommander l’album Emanem 4084  ’Domino Concept For Orchestra », un des plus remarquables grands ensembles d’improvisateurs libres jamais enregistrés, rassemblant entre autres des artistes rares comme Paul Hubweber, Charlotte Hug, Dorothea Schurch, Daniel Studer, Carl Ludwig Hübsch. Il fait aussi partie de l’Ensemble X, autre grand ensemble incontournable (Red Toucan RT 9344). Aussi le label Unit a publié par le passé de magnifiques duos avec le percussionniste Ivan Torre et le pianiste Fredi Lüscher, une collaboration avec les Mytha Horns et le catalogue Creative Sources recèle son album solo de clarinettes , Clarinet Solo 2008. Quant a Roberto Domeniconi, j’ai retracé des enregistrements (que je n’ai pas écoutés) avec le trompettiste Peter Schärli, le bassiste Christian Weber et le batteur Norbert Pfammatter au sein de Vier Klang (Raumzeit et Music for Astronauts). Deux musiciens à suivre et un album à réécouter avec plaisir !!

Derek Bailey & Anthony Braxton  Royal Vol 1 & 2 Incus 43 / Honest Jons


Enregistré le 2 juillet 1974à Luton lors de la tournée duo de Bailey et Braxton, Royal avait été publié en 1984 par Incus sous le numéro 43 (Royal Volume 1). Le volume 2 n’a jamais vu le jour. Incus, dirigé par la veuve de Bailey, Karen Brookman, a chargé Honest Jons, le fameux disquaire de Portobello Road où j’avais acheté des Zappa/Mothers sur Verve il y a 40 ans, de sortir des versions étendues de disques séminaux du guitariste Derek Bailey : en solo (Incus 2 et Incus 2R + un concert de York en 72), en duo avec Han Bennink (Incus 9 Performances at Verity’s Place + inédits) et ce brillant Royal, du nom de l’hôtel qui avait accueilli ce concert. Emanem a publié et réédité le concert du Wigmore Hall, double album légendaire des deux innovateurs  parmi les plus marquants de cette période. La musique est géniale. Anthony Braxton souffle dans toute sa panoplie d’instruments : sax alto anguleux, sopranino volatile, clarinette glissante, clarinette contrebasse granuleuse alors que Derek Bailey actionne sa guitare électrique archtop avec deux pédales de volume et une amplification stéréo. Cette installation lui permet des effets extraordinaires comme si on changeait en permanence la focale d’un objectif  de caméra. Indescriptible. Pas d’autres effets électroniques : tout est dans les doigts, le plectre et les pieds qui actionnent les pédales de volume. Sans oublier la pression de la paume sur les cordes de l’autre côté du chevalet. Derek est un virtuose des doigtés, mais il laisse flotter les timbres mystérieux des harmoniques de sa guitare dans le silence.  C’est aussi l’occasion d’entendre le souffleur torturer avec talent le son de sa clarinette comme rarement à cette époque où il était partagé entre la musique sérieuse et l’improvisation radicale. Question appréciation, je vais faire une comparaison rapide : la musique de Duo Concert du 30 juin 1974 (Emanem 5038, L'ALBUM LÉGENDAIRE) se révèle comme un dialogue très concentré autour de séquences préétablies  autour d’un motif de jeu ou d’un procédé avec des points de divergence inévitable qui font tout le sel de la rencontre. Braxton ne voulait pas jouer dans l’improvisation totale et les deux musiciens avaient convenu de ces procédés. Royal, enregistré trois jours plus tard, est une affaire plus intuitive où les deux improvisateurs suivent le cours de leur inspiration en navigant à vue. Cela fonctionne autant dans l’interaction et que par la très grande originalité « de chacun d’eux-mêmes quand ils semblent jouer chacun de leur côté". Mais à quel niveau !! Les musiciens sont plus décontractés ici, mais avec un ou deux passages qu’on aurait peut-être pu couper au montage.. Un régal…

Tales from the Voodoo Box Richard Scott Sound Anatomy SA 012

Onze morceaux décoiffant, rebondissant, inspirés, hagards, un paysage mouvementé aux multiples paramètres et perspectives : la musique électronique jouée par un expert, Richard Scott , au moyen d’un EMS Synthi A et d’un Haible Frequency Shifter à Berlin, avril 2017. Sous son apparente simplicité, l’électronique se mue, transforme instantanément son enveloppe, ses fréquences, ses pulsations, ses textures, se métamorphose par surprise en decrescendo en dégringolant dans le grave, sursautant vers  l’aigu ou hoquète un beat en le pervertissant (clara at the worm disco). À écouter d’urgence à la maison, chez son coiffeur ou son DJ, en voiture ou sur son PC. Réjouissant, requérant, évanescent un moment, saturé et arrachant les tweeters un autre, exemplaire pour l’étendue de sa palette sonore et la cohérence au fil des pièces. Magistral, sobre et direct.

The Spring of My Life : Haiku Music inspired by Kobayashi Issa Andrea Massaria & Clementine Gasser Amirani AMRN053

Chapeau bas à Gianni Mimmo, ce brillant saxophoniste soprano et producteur responsable d’Amirani pour son excellent travail ultra-professionnel tout au long de sa série qui dépasse largement la cinquantaine de titres et dont la qualité de la production (présentation, documentation, techniques d’enregistrement, originalité des projets, synergie) s’est améliorée au fil des dix années (et un peu plus) d’existence. Amirani se positionne dans l’univers des musiques  improvisées sans rompre le fil qui le relie au jazz d’avant garde et de la composition contemporaine. Au catalogue, on trouve quelques cd’s de la musique de Sciarrino et de Cage. On retrouve un peu cela dans ce beau travail du duo de la violoncelliste autrichienne Clémentine Gasser, avec qui Mimmo a joué et enregistré 10.000 leaves (NotTwo) avec la pianiste Elisabeth Harnik, et du guitariste italien Andrea Massaria dont j’ignorais l’existence jusqu’ici. La pochette digipack très soignée contient un livret de 22 pages ( !) détaillant le projet avec force illustrations, notes (italien – anglais – allemand), collages, extraits des haikus du poète japonais Issa Kobayashi qui servent de fil conducteur à 15 haikus musicaux… Issa (1763 - 1827) est un poète qui parle de notre humanité commune d’une manière si honnête, si contemporaine que ses vers auraient pu être écrit ce matin David G. Lanoue. Un excellente dynamique instrumentale dans le travail des instruments. On y entend une grande variété de timbres et d’atmosphères. Un contraste : la violoncelliste joue avec de magnifiques effets de timbre acoustiques rendus possibles grâce à sa maîtrise et sa sensibilité et le guitariste utilise avec une belle classe de nombreux effets dûs aux « electronic devices & effects ». Ces sonorités de guitare sont rendues possibles par le truchement de câbles, pédales et appareilsen tout genre. Le travail d’Andrea Massaria est très précis et soigné. Son C.V. nous apprend qu’il a étudié la guitare classique avec de grands maîtres et travaillé avec Butch Morris, Oliver Lake, Sylvie Courvoisier, Tom Rainey, Matt Maneri, Giancarlo Schiaffini. Rien d’étonnant vu la carrure du musicien. Il aborde plusieurs techniques et approches guitaristiques alternatives selon les morceaux et le résultat sonore, la grande clarté d’exécutions est optimale dépassant sensiblement le tout-venant des guitaristes qui ont une démarche similaire. On pense à la qualité et aux intentions du travail de Nels Cline du temps où celui-ci travaillait avec Vinny Golia. La violoncelliste intervient parfois de manière minimaliste mettant alors la guitare au centre de l’écoute ou on oublie qui joue quoi pour se laisser bercer par les sonorités. Pas d’emportement donc, plutôt une démarche zen ! Ce parcours sans faute fera poser quand même poser la question à plusieurs d’entre nous où se situe son style, sa marque personnelle, celle d’un improvisateur libre qui accroche les publics qu’ils rencontrent en conservant une personnalité musicale affirmée  (idiosyncratique) durant tout un concert, un peu comme un acteur campe un personnage de premier rôle durant une pièce de deux heures. Cela dit, il y a une cohérence indubitable. Vu le nombre d’amateurs et praticiens de la six cordes tous azimuts, on est sûr qu’il va rencontrer l’intérêt d’auditeurs attentifs.

Stomiidae Daniel Levin Chris Pitsiokos Brandon Seabrook Darktree DT 09

Saxophoniste révélé récemment à NYC : respiration circulaire, giclées énergiques, extrêmes de l’instrument, Chris Pitsiokos. Violoncelliste réputé et classieux au timbre enchanteur et au sens très sûr du glissando, Daniel Levin. Guitariste électrique saturé, bruitiste, frénétique et abrasif, Brandon Seabrook. Label d’exception produisant quelques pépites (John Carter et Bobby Bradford, Daunik Lazro, Didier Lasserre, Benjamin Duboc, Eve Risser, Edouard Perraud), Dark Tree. Improvisation libre entre les deux pôles guitare électrique et sax alto prenant le violoncelliste en otage en le cernant de sonorités saturées et enregistrées, à mon avis, avec une dynamique impropre. Mais je peux me tromper : est-ce l’intention des artistes ? Cette musique dense, véhémente et chahutée est évoquée par la mâchoire aux dents piquantes d’un poisson des abysses de la famille des Stomidae dont une des espèces intitule chacune des 7 plages de l’album et figue sur la pochette. Un poisson qui mord très fort au point que j’aurais peur de mettre un doigt dans l’eau pour sentir la température avant de plonger. Ce trio dont les musiciens sont d’excellents instrumentistes et de solides improvisateurs, n’en doutons pas, fonctionne trop unilatéralement à mon goût. Ai vu une vidéo de Pitsiokos jouant avec Paul Lytton à NYC, et bien, je pense qu’il ferait bien d’étudier ses enregistrements anciens et récents de ce musicien. La dynamique ! C’est peut-être / sans doute un parti-pris sonore, allez savoir. Les moments où la tension se relâche et les décibels itou manquent de cette dynamique et d’expressivité. Lisez les recommandations de Johannes Rosenberg, John Stevens ou Eddie Prévost ! Mais ça devrait plaire aux auditeurs qui entendent par les yeux du punk et du noise saturé, abrasif, etc…  ou certains fans de Peter Brötzmann, Masayuki Takayanagi ou Keiji Haino.

The Shape Finds Its Own Space Alvin Fielder Frode Gjerstad Damon Smith FMRCD429-1116

Le batteur Alvin Fielder fut un des compagnons de route du Roscoe Mitchell Art Ensemble à Chicago avant que ce groupe devienne l’A.E. of Chicago et par la suite on l’entendit avec Edward Kidd Jordan, un intarissable du sax ténor. Frode Gjerstad, l’infatigable globe-trotter du sax alto et compagnon de route de Paal Nilssen Love, Louis Moholo, Johny Dyani, John Stevens, Fred Lonberg - Holm,  Michael Zerang, Hamid Drake etc… Damon Smith, le contrebassiste impliqué dans l’improvisation libre et patron du label Balance Point Acoustics, un des modèles du genre. Un seul long développement du trio intitulé Angles, Curves, Edges and Mass durant trente-huit minutes vivaces, énergiques, intenses et qui offrent des variations intéressantes où chacun prend l’avantage de mener la partie à tour de rôle.
Points forts : Frode ouvre les débats avec sa clarinette virevoltante, le contrebassiste varie les effets et a un son à la fois puissant et un jeu évolué. Le batteur utilise une grande gamme de frappes et de combinaisons rythmiques / pulsations.  Un regret : la prise de son n’est pas assez précise surtout pour les détails du jeu et du timbre du saxophoniste ainsi que la géographie de la batterie. Vu le nombre important des publications de Gjerstad (son débit avoisine presque celles du triumvirat Brötzmann-McPhee-Gustafsson et du quatrième mousquetaire, Ken Vandermark, et comme eux, il tourne très souvent, jusqu’aux USA), c’est un peu dommage de brûler une cartouche. Malgré cela, on y trouve une force naturelle et de la sincérité, du vécu. Toujours bon à prendre, même si cette formule sax – basse – batterie est devenu un véritable rite pour de nombreux souffleurs free au point que cela en devient ennuyeux.


mardi 30 janvier 2018

Alan Silva 's Birthday !

Alan Silva ! Pour son anniversaire le 29 janvier 2018

Je me souviens d’une conversation lointaine avec Roger Turner, une des « idoles » parmi les percussionnistes free européens dont la pratique issue de la libération du jazz a fini par embrasser un univers sonore « pratiquement » / esthétiquement (très éloigné du jazz proprement dit – ce que  Derek Bailey appelle l’improvisation non idiomatique (Lovens, Oxley, Lytton, Prévost…). « Oh yes ! Alan Silva  is very important in free improvised music ». Et quand on écoute In The Tradition, leur album commun avec Hannes Bauer (In Situ), on doit bien constater que la partie du contrebassiste au synthétiseur est tout aussi radicale que celle d’un Thomas Lehn au sein d’un autre trio de Roger Turner avec Tim Hodgkinson.
Tout récemment, mon ami Guy-Frank Pellerin, un remarquable saxophoniste qui a travaillé dans les groupes issus de l’IACP (Institut Art Culture Perception basé à Paris), m’a fait une réflexion étonnante. Elle ferait rire un connaisseur aguerri de Grande-Bretagne, la patrie de l’improvisation « non-idiomatique », terme qui tient plus de la vulgarisation scientifique que de la musicologie raisonnée et rationnelle. « Si tu fais de l’impro (-visation libre radicale), tu dois pas dire ou insister que tu as travaillé avec le Celestrial (Communication Orchestra d’Alan Silva) et à l’IACP. Ça ne va pas t’aider (pour trouver du travail dans la scène de l’improvisation) ». C’est vrai qu’une série d’improvisateurs issus de l’IACP se sont rapprochés du jazz « créatif », parfois même assez consensuel. Surtout par rapport à des Doneda, Lê Quan, Guionnet, Blondy. Quand-même, qu’est-ce qu’il ne faut pas  entendre !!

Mais, si on examine attentivement la réalité vécue et la trajectoire esthétique d’Alan Silva en se référant à la documentation enregistrée, son apport personnel dans l’irruption du free-jazz et de son évolution, on se dit « Quelle ingratitude ! ». Lorsque j’écoute sa contribution au synthé dans le trio In The Tradition enregistré en 1993, je m’étonne que peu d’improvisateurs français ne l’appellent pour travailler avec lui alors que pour un Roger Turner cela coule de source. Pour preuve supplémentaire l’album en duo Silva - Turner, Plug In (Multi Kulti publié en 2013) qui indique ô combien le percussionniste britannique apprécie le travail d’Alan Silva.  S’il y a bien un improvisateur libre radical qui joue cette musique depuis 66-67, qui a bouffé de la vache enragée pour en vivre avec une réputation qui valait encore zéro au début des années 80’ et qui est sûrement un des percussionnistes les plus inventifs de cette scène, c’est bien Roger Turner, au franc-parler légendaire. Et donc si Alan Silva, c’est super pour Roger Turner, cela devrait l’être pour d’autres, quelques fois ! Or mis à part des outsiders comme Makoto Sato, Itaru Oki et le défunt Abdou Bennani, qui d’autre s’intéresse à lui ? Enfin, la France est le pays de la discussion - polémique sans fin à propos de tout et de rien.
Venons en au fait. Repéré et connu initialement (et principalement !) pour sa participation à l’Unit de Cecil Taylor, Alan Silva est incontestablement un élément caractéristique du groupe du pianiste et on peut entendre cela clairement dans les deux albums Blue Note de Taylor (Unit Structures et Conquistador) enregistrés en 1966 en compagnie d’un autre contrebassiste, Henry Grimes, un professionnel Afro-Américain avec un solide pedigree jazz moderne (bassiste attitré de Rollins, travail avec Mulligan, Konitz, Don Cherry).

Or, même si aucun enregistrement n’est publié à l’époque, Alan Silva et son ami Burton Greene sont les protagonistes d’un groupe tout à fait particulier qui devrait nous mettre la puce à l’oreille : the Free Form Improvisation Ensemble. Il aura fallu attendre plusieurs décennies pour qu’un enregistrement inédit datant de 1964 (avril et décembre) ne voit le jour : https://www.discogs.com/Burton-Greene-Gary-William-Friedman-Jon-Winter-2-Alan-Silva-Clarence-Walker-2Free-Form-Improvisation/release/4022867 . Cette année là, la participation du FFIE est attestée dans des concerts importants (Judson Hall) et le groupe est présent lors de la légendaire Révolution d’Octobre de Bill Dixon et ses membres font partie de la Jazz Composer’s Guild. Il y a déjà les mots Free … Improvisation ! En avril 1964, le fameux trio d’Albert Ayler n’existe pas encore. Quasi aucun enregistrement  ne nous fait entendre un groupe où tous ses musiciens jouent complètement « free » en même temps en limitant le thème à sa portion congrue avant le 12 juin 1964 (Albert Ayler Prophecy ESP 3030). Chez Cecil Taylor, dont le batteur Sonny Murray a donné le signal irrévocable du free drumming, Jimmy Lyons évolue encore dans une trame parkérienne. On peut donc dire que le Free Form Improvisation Ensemble où Silva joue un rôle moteur est un groupe précurseur de l’improvisation libre, ouvertement focalisé sur le processus et les formes nées d’une attitude ouverte revendiquant l’acte libérateur de l’improvisation totale en 1964. Cette année-là Derek Bailey commençait à peine à jouer autre chose que du Bill Evans, John Stevens accompagnait Tubby Hayes et AMM sera fondé l’année suivante.


En 1964, le courant free music « non idiomatique » n’existe qu’en germe au sein de la New Thing, le free-jazz révolutionnaire, une des expressions musicales liées au combat pour les Droits Civiques des Afro-Américains. Mais qu’est-ce en fait le courant « européen » de l’improvisation non-idiomatique (terme impropre faut-il le rappeler) ?  L’interpénétration de deux courants musicaux par le truchement de nombreux individus : les radicaux du free-jazz qui comptent bien dépasser les Coltrane , Ornette etc … (exemples type : Evan Parker, Eddie Prévost, Paul Lovens) et les sauve-qui-peut des milieux « musique contemporaine avec background académique » (exemple type : Cornelius Cardew, Hugh Davies – deux ex-assistants de Stockhausen- ou Phil Wachsmann, un élève de Nadia Boulanger).
Bouf ! Justement s’il y a bien un musicien créateur incontournable (du free-jazz) qui a une formation académique liée à la musique contemporaine et des relations personnelles avec LE compositeur  pionnier de cette musique, c’est bien Cecil Taylor. En effet, avant de jouer en public et de briser un tabou du jazz, les figures rythmiques (ce pourquoi John Cage critiquait le jazz), Taylor et Sunny Murray ont fréquenté rien moins qu’Edgar Varèse en personne et écouté ses remarques, avant de jouer en public. En 1966, Cecil et son Unit réunissant le pianiste, Alan Silva, Jimmy Lyons et le batteur Andrew Cyrille sont invités à Paris dans le cadre d’une résidence sous la supervision de Iannis Xenakis, un compositeur unique qui accorde une grande importance aux interprètes en interagissant avec eux dans la période préparatoire avant la première ou l’enregistrement de manière quasi organique, le mot préféré de John Stevens. En outre, un film (« Ambitus ») sera tourné par Gérard Patris et Luc Ferrari, un compositeur atypique dont le travail est tout aussi rebelle que celui des improvisateurs radicaux. Ce film figure dans la série « les Grandes Répétitions » produite par Pierre Schaeffer, le fondateur de la musique concrète, avec trois autres films consacrés à des compositeurs européens.  Mais à l’écoute des concerts et enregistrements de ce quartet dirigé par Taylor lors de cette tournée, il est évident que l’aspect « musique contemporaine » d’obédience occidentale est assumé par Alan Silva et son jeu caractéristique à l’archet fait de glissandi permanents et, bien entendu, par le jeu de Taylor au piano (Bartok, Messiaen, Stockhausen).


S’il y a bien un souvenir qui m’avait frappé lors de ma découverte du free-jazz lorsque j’écoutais Conquistador, c’est le contraste incroyable entre cette voix folle au gros violon qui défie la pesanteur tout en gardant une puissance terrienne en contraste marqué avec les constructions pianistiques du leader et le swing immanent, mais libéré, d’Andrew Cyrille. Avec Silva on entend quelque chose d’autre que la pratique basique du free-jazz et qui se rapproche  du contemporain. Cet aspect musique contemporaine s’entend encore plus clairement dans les enregistrements du concert de Stuttgart du Cecil Taylor Unit, divulgué par le site inconstant sol.  Et surtout, bien sûr, il y a la composition Amplitude qui figure dans Student Studies (LP BYG Japonais publié en 1975 et réédité par Affinity, Freedom, Charly etc..) durant laquelle Cecil joue du piano préparé et Cyrille des percussions d’orchestre, des woodblocks etc... La forme de cette pièce de 19 minutes est particulièrement éclatée, imprévisible par rapport au free-jazz documenté : elle évolue sous forme de duos ou trios qui s’emboîtent par une succession d’événements sonores. Les pulsations polyrythmiques flottantes qui décalent par tous ses angles le drumming be-bop, caractéristiques du jeu de Cyrille, y sont absentes, le batteur créant une sorte de contrepoint percussif et sonore. Il arrive même que Lyons joue de manière tout à fait méconnaissable, déchiquetant sa belle sonorité en lambeaux bruitistes et morsures du bec. Comparez avec les albums enregistrés cette année-là par le Spontaneous Music Ensemble (Challenge/Emanem), le sextet de François Tusques  (Free Jazz/ Mouloudji) ou l’ Alex von Schlippenbach / Manfred Schoof Quintet, vous constaterez bien quelle est la musique la plus audacieuse.  Cecil en 66 çà sonne quasi non-idiomatique / « contemporain » (ouf !). Notre ami Silva aurait pu continuer dans le hard-bop comme il avait commencé  à le faire avec, entre autres, Jackie Mc Lean. Mais on le trouve en 1966 à Paris en train d’assumer spontanément et en première ligne ce qui pourrait être qualifié de « caution contemporaine » dans le courant New Thing – Black Music face au gratin de la musique contemporaine européenne. C’est de toute évidence un choix délibéré et sa personnalité est marquante dans ce groupe.

Albert Ayler visait une musique universelle et très logiquement avait engagé le violoniste classique Michael Sampson dans son groupe  pour exprimer / représenter la source « européenne » qui nourrit leurs recherches musicales. Leur quintet avec Don Ayler fit une grosse tournée européenne la même année grâce à Joachim Ernst Berendt, sans doute le critique européen le plus ouvert et le plus sérieux de cette époque. Deux ans plus tard, ce rôle dans la formation d’Ayler est dévolu à Alan Silva et son glissando permanent en compagnie du percussionniste Milford Graves, le plus conséquent des percussionnistes de la New Thing d’un point de vue de la liberté « totale », si on l’analyse formellement d’un point de vue musicologique occidental (Love Cry Impulse). Ils joueront même au Fillmore West de San Francisco et Silva y retournera avec Taylor à la même affiche que les Doors. Ceux-ci leur proposeront de réaliser un disque (hum, regret) ! On trouve encore Alan Silva comme collaborateur principal de Bill Dixon,  un trompettiste très original inconditionnel de Webern et Schönberg et qui tient à sa qualité de compositeur comme à la prunelle de ses yeux. Bill est aussi un polémiste dont le raisonnement et la faconde feraient passer nombre de  Parisiens pointus pour des gogos. C’est en trio avec Dixon qu’Alan se familiarisera avec la danse contemporaine (Judith Dunn).
Une fois devenu résident parisien, Silva n’a de cesse d’organiser un grand orchestre, le Celestrial Communication Orchestra et ses préoccupations musicales et sa vision se glissent sensiblement hors du champ du free-jazz basique. Il faut dire que l’écoute et l’influence de la musique occidentale et sa pratique sont effectivement prépondérantes dans le développement du jazz (Debussy, Stravinsky etc…) et qu’une partie de ses artistes essaient d’en sortir comme si c’était un réflexe de survie, ou la recherche d’une autre vie. Outre les enregistrements du CCO publiés par le label BYG, nous disposons d’un album publié par Leo (My Country CD LR 302, Made In France Produced by IACP  1989).  Il est enregistré à Royan lors du Festival de Musique Contemporaine en janvier 1971. C’est dire que si l’orchestre sonnait uniquement free-jazz afro-américain, Silva n’aurait jamais obtenu le job dans ce genre de festival. La musique écrite et très travaillée oscille entre plusieurs pôles (dont le swing) avec une cohérence étonnante, on pense indubitablement aux futurs travaux orchestraux d’Anthony Braxton. D’ailleurs, la partition et la direction gestuelle de Silva donne une large place aux interventions solistes de ce saxophoniste, le jeu duquel diffère sensiblement du phrasé free-jazz habituel… Sa dimension à la fois très improvisée et musique savante est alors assez rare pour l’époque. La musique, une suite composée de 68 minutes, est d’une véritable complexité faisant jeu égal avec le London Jazz Composer’s Orchestra de Barry Guy ou les compositions d’Alex von Schlippenbach pour le Globe Unity Orchestra à la même époque ou même par rapport au Moiré Music de Trevor Watts. Silva assume même avec talent une dimension symphonique. Par son mode de direction des musiciens, Alan Silva est le principal initiateur des techniques de Conduction dans le monde du jazz contemporain, dont on attribue la paternité à Butch Morris, qui lui-même l’avait expérimenté sous la baguette de Charles Moffett, le batteur du trio d’Ornette Coleman entre 1962 et 1968. Rappelons quand même que Frank Zappa en est le concepteur qui s’est fait connaître le plus tôt (1966).

Le CCO de Royan est composé de personnalités assez diverses, dont deux créateurs incontournables : Lacy et Braxton. Il y a Jerome Cooper, Noel Mc Ghie, Robin Kenyatta, Jouck Minor, Kent Carter, Beb Guérin, Bernard Vitet, Ambrose Jackson, François Tusques, le sud-africain Ronnie Beer. Alan Silva y est crédité violon, Sarangi, Electrical Acoustical Bow et Electrical Acoustical Spring. Quand on écoute son intervention vers la minute 35, on découvre un improvisateur sauvagement « non-idiomatique ». La conception sociale de cet orchestre est éminemment dans le droit fil de la musique improvisée libre : sa dimension essentiellement collective. Ce n’est pas un showcase pour personnalités « importantes » comme on aurait pu le croire à la lecture du personnel des albums BYG. Luna Surface et le triple album Seasons voient défiler Lacy, Braxton, Shepp, Burrell, l’Art Ensemble au complet, Leo Smith, Vitet, Portal, Bobby Few, Joachim Kühn, Oliver Johnson. Il s’agit réellement d’un orchestre où le talent et les capacités de chacun contribuent à la réussite collective tout en laissant aux individus une marge créative personnelle en symbiose avec le projet. Ce n’est pas du tout une manière d’All Stars comme cela se passe dans le milieu du jazz quand on rassemble, X avec Y et Z. J’ai pu lire dans des magazines sérieux (Jazz Mag ou Jazz Hot), des propos peu amènes au sujet des conductions d’Alan Silva sous la plume de gugusses ignorants : gesticulations hystériques. Alors que son travail puise aussi dans toute une expérience d’artistes de grande envergure à mi-chemin entre jazz contemporain et musique occidentale et qui l’assument brillamment: George Russell, Bill Dixon, Gunther Schuller. M’enfin comme dirait Gaston !
Tout ça pour dire que free-jazzman de la première heure, Alan Silva ne s’est pas contenté de ronronner dans les sessions pour les labels Black Saint ou Enja qui tournent un peu en rond, mais a cherché à s’émanciper et à évoluer avec une lucidité et une sincérité remarquables. Il suffit d’écouter le très travaillé et remarquable Mirage du CCO (IACP) pour se faire une idée de son talent de compositeur chef d’orchestre et de son engagement qui a fédéré toute une scène parisienne.
On l’entendra ainsi au sein de l’ICP Orchestra de Bennink & Mengelberg (cfr album SAJ)… Resté fidèle jusqu’au bout au quartet incendiaire de Center of The World, le groupe afro-américain composé du saxophoniste Frank Wright, du pianiste Bobby Few et du batteur Muhammad Ali, Alan Silva sera engagé aussi sec par Alex von Schlippenbach, dès que son commitment avec CoTW se libère. Alex von Schlippenbach est un pianiste virtuose, un compositeur de formation académique passé armes et bagages dans la free music sans concession et un des principaux activistes à qui on doit l’existence même de cette scène au niveau international. Alan Silva jouera entre 1980 et 87 dans le Globe Unity Orchestra de Schlippenbach aux côtés des George Lewis, Evan Parker, Paul Lovens, Günter Christmann et compagnie (Intergallactic Blow /Japo et 25th Anniversary / FMP) contribuant créativement avec son expérience orchestrale. Mais surtout il jouera dans les concerts incandescents du deuxième Quartet d’Alex von Schlippenbach avec Paul Lovens et Evan Parker, deux improvisateurs libres parmi les plus radicaux des années septante, Alex étant le (free-) jazzman attitré de la formation, une des plus explosives de cette musique libre. Evan Parker est le principal saxophoniste qui transcende et dépasse les apports de Coltrane, Dolphy et Steve Lacy en ouvrant  la voie aux Butcher, Leimgruber, Doneda, Gustafsson et influençant d’autres instrumentistes majeurs. Leur album de l’époque, Anticlockwise (FMP),  sera enregistré après un grand malheur discographique : la bande enregistrement du meilleur (double) album du Quartet / Trio d’Alex von Schlippenbach fut effacée par le producteur exécutif de F.M.P. (Free Music Production), Jost Gebers. Il fallut attendre que le percussionniste Paul Lovens, inconsolable, retrouve une copie sur cassette et la publie tel quel sur son label Po Torch en essayant d’en améliorer la qualité sonore : Das Hohe Lied (Po Torch 16/17). Let This Mouth Shower Kisses On You : Alex a rarement mieux joué, sans doute inspiré par la présence entière et inconditionnelle d’ Alan Silva et son archet magique. Paul Lovens qui, comme producteur, est un véritable maniaque, ne publie des enregistrements de qualité technique inférieure seulement s’il recèle le Graal intégral et … intègre !! Au casque, çà passe super, si vous êtes assez fou ! Et bien sûr, In The Tradition, avec Bauer et Turner, un trio qui gravera des choses surprenantes avec les pulsations et leur imbrication spontanée  défiant le continuum spatio-temporel.


Si Alan Silva a joué et enregistré avec les plus « grands » : Cecil Taylor, Albert Ayler, Sunny Murray, Milford Graves, Sun RaLester Bowie, Anthony Braxton, Alex von Schlippenbach, Evan Parker et William Parker, Roger Turner et Hannes Bauer, mais aussi ce remarquable et original pianiste qu’est Burton Greene, c’est parce qu’il est un artiste très original d’une stature peu commune sans qui cette musique n’aurait pas été ce qu’elle est devenue.
Bon anniversaire Alan ! De nombreux praticiens grateful pensent à toi aujourd’hui !