samedi 11 novembre 2017

Steve Noble & Yoni Silver/Ivo Perelman Matthew Shipp & Nate Wooley/ Birgit Ulher / José Lencastre Nau Quartet/ Dave Tucker John Edward Rangecroft & Marcio Mattos/ Richard Scott with David Birchall & Phil Marks

Steve Noble & Yoni Silver Home Aural Terrains 2017

Aural Terrains, le label du compositeur  Thanos Chrysakis, nous offre un superbe enregistrement en duo entre le clarinettiste Yoni Silver et le percussionniste Steve Noble. Le Londonien Steve Noble est connu pour sa participation à des aventures musclées avec Alan Wilkinson, Peter Brötzmann etc… mais il faut absolument suivre sa démarche de percussionniste - improvisateur radical, spécialement avec le clarinettiste Yoni Silver, lui aussi installé à Londres. C’est principalement avec un archet frottant cymbales (chinoises), gongs, crotales que Steve Noble crée des vibrations métalliques, des résonances cuivrées et des crissements en suspension dans l’espace qui rencontrent les harmoniques et le souffle vagabond de Yoni Silver. L’écoute mutuelle est intense, tout autant que la qualité sonore. Ce qui pourrait être un effet exploité durant quelques minutes avant de passer à autre chose est ici mis en œuvre de manière intensive et jusqu’au boutiste. Il faut entendre les gémissements de la peau du tambour sous le frottement d’une cymbale chinoise pressée contre elle. Des voix irréelles prennent corps des manipulations maniaques du métal contre les peaux entremêlées de résonances de cloches – gongs et s’allient magiquement aux grincements aigus de la colonne d’air. Steve Noble va aussi loin qu’Eddie Prévost dans sa recherche sonore (cfr Loci of Change). Home est un fantastique album qui met en évidence la face cachée de la percussion et d’un souffle chercheur : les deux artistes créent des connections magiques. Les timbres et les vibrations sonores de chaque musicien s’interpénètrent, se confondent, leurs extrêmes se rejoignent. Maître-achat improvisation radicale.

Ivo Perelman Matthew Shipp and friends

Ivo Perelman & Matthew Shipp
Live In Brussels 2CD Set Leo Records CDLR 804/805.
Scalene avec Joe Hertenstein Leo Records CDLR 808
Live in Baltimore avec Jeff Cosgrove Leo Records CDLR 806
Heptagon avec William Parker & Bobby Kapp Leo Records CDLR 807.
Philosopher’s Stone avec Nate Wooley Leo Records CDLR 809
Octagon Ivo Perelman Nate Wooley Brandon Lopez Gerald Cleaver Leo Records CDLR 810

Étant moi-même, l’initiateur et l’organisateur de ce concert à L’Archiduc avec l’aide enthousiaste du patron, Jean-Louis Hennart, et de Koen Vandenhoudt et Christel Klumpen de Sound In Motion et aussi l’auteur des notes de pochette, raccourcies mais lisibles dans leur entièreté sur ce blog, il m’est impossible d’en donner un compte-rendu « objectif ». Mais Ivo Perelman a tenu à publier l’entièreté de ce concert Live In Brussels en priorité par rapport aux autres concerts de la tournée (Munster, Amsterdam, Moscou et Vienne) parce qu’il pense qu’il s’agit du meilleur ou du « plus profond » . En fait, il n’avait pas eu le sentiment d’avoir fait son meilleur concert, depuis longtemps. Et cela était aussi dû à l’accueil et à l’écoute active « warm » du public nombreux qu'il trouvait encore plus intense que dans son propre pays, le Brésil.
En écoutant Scalene, l’album de Perelman-Shipp avec le batteur Joe Hertenstein (Leo Records LRCD 808), on est immédiatement plongé dans l’univers à la fois lyrique et anguleux, foisonnant et immensément expressif qui fascine dans Live In Brussels. L'art d' Ivo Perelman allie l’expressionnisme intense et le vibrato intime des souffleurs afro-américains (Shepp, Ayler), le lyrisme latino-américain (Gato Barbieri) à la recherche éperdue des sonorités vers des aigus étirés et hypertrophiés, sublimant l’extension de l’improvisation dans le détail. L’entente et la cohérence avec le pianiste Matthew Shipp est totale, chacun assumant leur liberté d’improvisateur et la solidarité dans un dialogue permanent, intense, subtil sans clin d’œil gratuit et gesticulation inappropriée. Une rare évocation de Monk au démarrage de la Part 7. Cette capacité à allonger et poursuivre sur la distance les variations des motifs inventés sur le champ confère à leur musique une densité magique. La toute grande classe. Joe Hertenstein témoigne d’une véritable empathie en suivant et en commentant l’évolution méandreuse, tournoyante des deux inséparables duettistes. C’est aussi ce qu’a compris ou ressenti Jeff Cosgrove, le batteur présent dans Live in Baltimore : s’insérer dans la dynamique du duo Perelman-Shipp d’une ballade apaisée à un chassé-croisé polytonal dans des structures spatiales multiples polygonales ou polyhédriques interdépendantes qui vont vers l’infini en conservant toutes les caractéristiques de son jeu est en soi une belle performance. Les titres des albums, Scalene, Heptagon avec Shipp, William Parker et le vétéran de la batterie free Bobby Kapp ou Octagon confirment cet amour de la géométrie, de l’architecture complexe. Et pourtant, ce dernier album a été enregistré sans Matthew Shipp, mais avec le brillant et intrigant trompettiste Nate Wooley, le contrebassiste Brandon Lopez et le batteur Gerald Cleaver. Aux constructions qui évoque cette géométrie dans l’espace, le quartet semble préférer batifoler dans des assemblages de guinguois reposant sur des piliers flageolant, et sur des chemins de traverse qui font le grand écart, attiré par le jeu atypique de Nate Wooley. Sans doute, Octagon initie une nouvelle phase dans le cheminement d’Ivo Perelman. J’y reviendrai peut-être plus tard. En effet, j’ai mis Philosopher’s Stone sur la platine : Ivo Perelman et Matthew Shipp partagent leurs échanges somptueux avec le trompettiste Nate Wooley, un musicien chercheur et découvreur de nouveaux sons qui a travaillé intensivement avec un percussionniste et « artiste noise » nettement plus radical : Paul Lytton, un des chefs de file de l’improvisation libre « européenne ». Les trois musiciens tentent avec un beau degré de réussite à intégrer les bruissements inouïs du trompettiste dans leur démarche. Celui-ci phrasant aussi comme un jazzman (d’avant-garde) quand le besoin se fait sentir. Dans la part 6, Ivo Perelman n’hésite pas à sortir complètement des sentiers battus : je n’ai jamais entendu un saxophone déchiqueter le son et les notes comme cela ! Je ne vais pas affirmer que cette session est un « masterwork ». Mais, ce qui compte ici, c’est la capacité à créer du neuf, à improviser, à surprendre à chercher les sons, parallèlement parfois à l’ordonnancement du jeu du pianiste. On croise le grand jeu des articulations,  des fétus de sons, des bribes de mélodies, les filets de timbre extrêmes et les ouah-ouahs étranges de Wooley, des pérégrinations dans un no man’s land, celui de l’écoute des sons. Les duettistes IP& MS jouent le jeu, celui-ci s’ouvre sur des trouvailles. Les techniques alternatives dites « non idiomatiques » n’empêchent pas les souffleurs de jongler avec des éléments mélodiques bluesy qui font mouche aussi efficacement que Lester Bowie ou Leo Smith. Perelman s’inspire du jeu et des sons de Nate Wooley avec bonheur, étendant ses registres et celui du sax ténor. On pense à Lol Coxhill. En ce qui me concerne, Philosopher’s Stone est un des plus beaux albums des trois artistes et qui sort complètement de l’ordinaire Perelmanien.  Donc, une Série Perelman – Shipp aussi dense, aussi fabuleuse que les six albums Art of the Trio et les sept albums saturniens de The Art of Perelman-Shipp.

Birgit Ulher  Matter Matters Hideous Replica HR14

Trois compositions pour un CD à 100 copies.
1/ Traces (2014) for trumpet, radio, speaker, objects and tape. By Birgit Ulher. 20 : 59
2/ From Die Schachtel (2013) By Christoph Schiller. A collection of graphics, numbers, texts and pitch structures. 11 :54
3/ Splitting 21 (2011 – 2013) for trumpet, splitter and tape. By Michael Maierof  and Birgit Ulher. 10 :33
Trompettiste et improvisatrice acoustique, la Hambourgeoise Birgit Ulher est une artiste sonore incontournable dont la démarche se situe aux confins de trois pôles : improvisation radicale, art sonore et composition alternative. Dans la pochette, une reproduction de Traces sur papier millimétré avec des traits de couleurs et des indications chiffrées. J’ai souvent commenté la musique de Birgit Ulher au fil de ses parutions : avec Damon Smith et Martin Blume ou Ulli Philipp et Roger Turner, en solo (Scatter, Hochdruckzone ou Radio Silence No More), en duo avec Gino Robair, Heddy Boubaker, Ute Wassermann, Leonel Kaplan ou Felipe Araya. La matière de son travail est la matière du son pour lui-même, l’acte de jouer focalisé, les sourdines bruissantes, l’air qui frémit dans l’embouchure, le filet de timbre qui perce, le gargouillement du souffle, la radio comme source sonore, des signes intangibles. Matter Matters : Trois cheminements - mises en évidence de ses recherches et découvertes.  Une artiste essentielle.

José Lencastre Nau Quartet Fragments of Always FMR CD 451-0517

Avec le pianiste Rodrigo Pinheiro , entendu à maintes reprises avec le trompettiste Luis Vincente, et le contrebassiste Hernani Faustino, un pilier de la scène portugaise, le saxophoniste Jose Lencastre et le percussionniste Joao Lencastre forment le Nau Quartet, un ensemble soudé, cohérent, pour un projet d’une musique « free-jazz » de la meilleure facture dans une perspective contemporaine et une profonde conscience de l’acte de jouer collectivement. L’écoute mutuelle se concentre sur le jeu de chacun en suivant des schémas subtils, le squelette que l’originalité de leurs jeux respectifs, leur empathie et les nombreuses connections timbrales, rythmiques, thématiques, scalaires, etc… étoffe et nourrit la musique de manière organique pour ouvrir des horizons enchanteurs. La démarche du soliste qui s’appuie sur riffs et pulsations est absente ici, chaque instrumentiste se posant à l’égal de l’autre dans le champ sonore et la masse orchestrale. Le souffleur et le pianiste articulent leurs phrasés sur les vagues rythmiques incessamment renouvelées, accentuées ou différées du bassiste et du batteur. Une Aphorism Suite en six mouvements balancés, à la fois étudiés et spontanés et six compositions supplémentaires : Fragments of Always, Peculiar Landscape, Dancing Snake, Visible Wind, All Ways, Axis Mundi. Leur trame est riche et son incarnation est vécue, vivifiée, assumée. Une démarche  originale pour le modèle sax-piano-basse-batterie, sentier battu par tous les musiciens de (free) jazz sur tous les continents. On songe à Paul Bley et son trio avec Altschul, lorsque ceux-ci scotchés au Little Theatre Club vers 1967/68 découvrant John Stevens et Evan Parker ou Trevor Watts, enregistrèrent Ending et So Hard It Hurts suspendus dans l’abstraction. On dit qu’une bonne improvisation collective se déclare lorsque la musique du groupe va au-delà de la somme de ses parties. Le pianiste Rodrigo Pinheiro est une solide recrue qui pourrait briller aisément en tirant les marrons du feu avec sa brillante technique (en « détonnant ») , mais il s’échine à jouer dans l’esprit du quartet. Ces quatre musiciens peuvent paraître individuellement « moins » originaux que d’autres, MAIS la manière dont ils évoluent en quartet et leur étroite imbrication les distinguent de nombreux groupes proches de leur style : subtilité, équilibre et  togetherness !

Paulinus Trio : Dave Tucker / John Edward Rangecroft / Marcio Mattos Creative Sources CS CD 242
Trois personnalités différentes de la scène improvisée londonienne et membres du London Improvisors Orchestra depuis 1999. Au fil des sessions, une amitié est née et leur trio a vu le jour. Une constante de la communauté des improvisateurs britanniques est d’essayer de jouer ensemble même si à première vue les personnalités ont ou semblent avoir des divergences et des esthétiques et des expériences musicales (très) différentes. C’est le cas du Paulinus Trio. Ici le texte de mon post sur FB le 22 décembre 2016 à propos de cette video youtube : https://www.youtube.com/watch?v=1CNRuCbObpI&feature=share
The Paulinus Trio live at John Russell 's Mopomoso in Dalston's The Vortex : Dave Tucker guitar , John Edward Rangecroft tenor sax & clarinet and Marcio Mattos double bass. John was pal with Trevor Watts , John Stevens and Paul Rutherford during their musical stay in the Royal Air Force .... which team became the very influential Spontaneous Music Ensemble John recorded landmark recordings with Ken Hyder but overall has his own tenor hitting sound. Marcio Mattos is a stalwart bass and cello player in the London community from Brazil having initiated his career playing with John Stevens and SME , Eddie Prévost , Georg Graewe etc... he is simultaneously a fine jazz avant player and an intriguing cello &electronics explorer . With electric guitaristDave Tucker, they are members of the London Improvisers Orchestra. Dave is a genuine exponent of the electric guitar and a true free improviser from an avant noise punk background . See how he handles the guitar with the right hand 's fingers in a sensitive maneer making his way in communicating with these two superb acoustic players... That would have been a great set in one of the late Derek Bailey's Company ...
Pochette : terre cuite de Marcio Mattos.

Hyperpunkt Richard Scott ‘s Lightning Ensemble Sound Anatomy SA013.

Vraiment , un excellent document éclairant la vivacité et la pertinence de la démarche pointilliste sonore aux multiples pulsations de Richard Scott, le spécialiste British du synthétiseur modulaire installé à Berlin. Son groupe, le Richard Scott ‘s Lightning Ensemble est une variété rare / offshoot spirituel du Spontaneous Music Ensemble « post Face To Face » (1973). L’élément central est le beat, le sens du rythme et de son décalage, la précision des accents, les sons rares projetés à la nano-seconde près, mais aussi la dynamique et un superbe sens du détail, très fin. Philip Marks s’est déjà révélé puissant et déjanté avec Bark ! featuring Paul Obermayer (electronics) et Rex Casswell (guitare éclectrique). Groupe essentiellement acoustique, le R.S. Lightning Ensemble va voir aussi du côté du guitariste acoustique John Russell et de Terry Day et John Stevens avec leur mini-batterie. Le sax ténor lunaire et désincarné de Sam Andreae intervient dans trois morceaux apportant un éclairage désenchanté sur la dynamique du trio. Le guitariste David Birchall ne joue donc que de la guitare acoustique par petites touches, coups brefs, percussifs, les doigts de la main droite rebondissant sur les cordes amorties. Surfant sur ce découpage acéré du temps, le jeu virevoltant, brouillé et volatile de Richard Scott, nous fait oublier qu’il s’agit d’électronique. La plupart du temps, les musiciens électroniques étendent et répandent leurs nappes, envahissant l’espace sonore. Richard Scott pratique un jeu essentiellement basé sur le temps fragmenté, sélectionnant les accents percussifs les plus pointus, les moins évidents tout en travaillant le son, la hauteur des notes, la texture, en réduisant la durée.  Une musique grouillante, fébrile, cohérente… cohérente car les gestes des musiciens interagissent, coordonnés  par une télépathie improbable. Les titres qui intitulent ces 11 courtes improvisations  traduisent la démarche phonétiquement et par leur sémantique : skiffle, scuffle, scatter, skittles, spitballs, sniggers, snoggers, scrapers, streakers, squatters, squitters. Au fur et à mesure cela dérape, fascine. On cherche à saisir le mouvement, à agripper le moindre son, l’instant fugace. Je suis preneur !


mardi 7 novembre 2017

Emanem : George Khan - Terry Day / Paul Rutherford / Steve Lacy

George Khan Ah ! Emanem 5211 Double CD


Enfin, un témoignage historique sur le free drumming qui a suivi les premières impulsions / leçons du grand Milford Graves et daté respectivement de mai 1968 et de mai 1975. Le batteur Terry Day en compagnie du saxophoniste/flûtiste George Khan dans trois différentes situations : en mai 1968 lors d’une occupation d’école artistique, en trio avec le contrebassiste Charlie Hart à l’Unity Theatre en 1975 (le QG de la Musicians Co-op de Bailey, Parker, Guy, Rutherford etc..)  et en 1980 dans le local du London Musician’s Collective (LMC). Soit trois instants qui correspondent à trois phases distinctes de l’évolution de la musique improvisée à Londres, couronnée par deux improvisations solo de George Khan au Red Rose vers 2005, le club où John Russell organisait sa série Mopomoso jusqu’en 2007. Qui est George Khan ? Un saxophoniste free (ténor, soprano et baryton) d’origine Pakistanaise (par le père) qui fit partie du légendaire  People Band, un des groupes séminaux de la scène improvisée et dont Terry Day était un membre éminent. Baptisé le Continuous Music Ensemble, cet ensemble à géométrie variable « anarcho-chaotique » se fit appeler par la suite People Band en raison de son implication au sein du People Show, la première compagnie initiatrice du Performance Art toujours en activité (depuis 1966) dans laquelle George Khan se révéla être un acteur de première grandeur. https://www.peopleshow.co.uk .
On retrouve la trace de George Khan dans the Sixth Sense, l’album du pianiste  Peter Lemer pour le label ESP (si si !) avec John Surman et Jon Hiseman. On entend d’ailleurs ce pianiste dans l’intervention improvisée de mai 1968 du Cd 1 mêlé à des membres du People Band. Khan a aussi travaillé et enregistré avec Mike Westbrook et fit partie de Solid Gold Cadillac, le groupe rock- free jazz de Westbrook avec Phil Minton comme chanteur. Il joua aussi dans Mike Westbrook Live une pousse officieuse de Solid Gold Cadillac, ce qui donna son nom au label Cadillac du producteur John Jack qui vient de disparaître, le Père Noël du British Jazz (Free). GK figure aussi dans l’album Now You See It du groupe jazz rock Mirage paru sur le label norvégien Compendium, lequel publia Henry Cow Live et Cruel But Fair, un groupe de Keith Tippett et Elton Dean. Mais surtout, George Khan fit partie du People Band, un collectif indescriptible qui eut une influence considérable dans la scène improvisée, même aux Pays-Bas où une partie des membres jouait au Paradiso d'Amsterdam, alors que l’autre se produisait en Angleterre en invitant le public et les musiciens présents à participer. Mais il ne s’agit pas d’une jam bon enfant, mais bien de l’esthétique revendiquée et subversive du groupe : tout est possible et venez l’expérimenter avec nous ! Une des caractéristiques du People Band consistait à s’échanger les instruments et à improviser avec les instruments des autres en pratiquant une démarche inclusive contestataire, souvent déstabilisante. Une autre pratique consistait à quitter la scène pour jouer en se déplaçant dans le bâtiment , escaliers, salles adjacentes pour en essayer l'acoustique et entraîner le public. Jouaient les membres du groupe qui se présentaient avant le concert, y compris des amis de passage. Une partie de leurs performances eurent lieu en plein air dans un parc. Le People Band se présenta un soir à Bruxelles avec seulement Terry Day qui joua du piano, de la batterie, du violoncelle, du sax alto et des flûtes de roseau… Indescriptible ! Le morceau au LMC de 1980, Battling The Sound (33 :06)  consiste en un duo dynamique et jusqu’au-boutiste de Terry Day et George Khan au sax ténor et soprano ainsi qu’à la flûte. Rien que pour cela, Ah ! vaut vraiment la peine. Non seulement George Khan souffle avec énergie et une rage de jouer communicative et improvise avec une vraie fantaisie, Terry Day justifie sa réputation. Il arrache aussi les notes de son saxophone alto sans crier gare. Question batterie, et malgré la qualité moyenne du document, on peut découvrir ici ses croisements de rythmes et de pulsations en métrique libre. Un très solide batteur qui peut se targuer d’avoir exercé une influence sur des gros calibres tels que Paul Lytton et Han Bennink. Il est le premier à avoir utilisé une très grande grosse caisse et il en avait même deux plus une troisième utilisée comme une grande timbale. Au sax ténor, George Khan est un sacré client, il a séjourné à New York et a pris des cours avec Booker Ervin et Sam Rivers. Dans plusieurs passages enflammés des deux compacts, on peut apprécier ses capacités de cracheur de feu (« aylérien ») tout comme sa propension à développer des sons dans le détail. Complètement improvisée, leur pratique musicale investigue des idées et des phrasés qu’ils tournent et retournent dans tous les sens établissant un échange d’énergies et de formes qui s’interpénètrent tout en poursuivant la logique interne de leurs cheminements individuels. On quitte les réflexes du free-jazz pour transiter vers l’improvisation totale au bout de dix minutes. Le souffleur tire des sonorités et écarte les notes de la flûte en alternant avec une démarche mordante et décidée au sax ténor, étirant le timbre avec un lyrisme lunatique. Un excellent improvisateur qui n’hésite pas à explorer son instrument. C’est alors que Terry Day  envoie des roulements précis qui courent et rebondissent alternant mouvement rapide et « sur place » à l’instar des deux Paul, Lovens et Lytton. Bref, une véritable aventure, Day jouant aussi du sax alto. Une anecdote : Paul Lytton eut la première fois le sentiment d'entendre jouer ce qui allait devenir la free music européenne ou l'improvisation libre en présence de Terry Day à Paris en 1967. Installé dans un atelier de peintre avec un modèle féminin dénudé, Terry remplissait l'atmosphère des notes tordues et étirées d'un sax alto en déambulant dans l'espace. Lytton raconte qu'il eut "le" déclic qu'il y avait une nouvelle direction à suivre à ce moment là. Quelques mois avant, il avait écouté le duo d'Evan Parker et John Stevens au Little Theatre Club et cela n'avait pas encore fait tilt. 
Les deux longues improvisations de 20:42 et 16:04 d’une délégation du People Band à laquelle s’est joint le pianiste Peter Lemer, ont été enregistrées à l' Hornsey College of Arts and Crafts en mai 68 lors d’une occupation de l’école par les étudiants contre la réduction des investissements. Les arts graphiques ! Préoccupation chère à Terry Day, récemment diplômé du Royal College of Arts, et compagnon de John Stevens et de Charlie Watts qu’il avait rencontrés durant les cours du RCA, rejoignant avec eux les arts graphiques par la pratique du jazz moderne ou déviant, et vice et versa. La musique jouée durant cet événement est déjà surprenante pour l’époque, chaque instrumentiste en étant complètement libéré des conventions assume chacun une indépendance totale. Terry Day à la batterie et Frank Flowers à la contrebasse, cadrent les démarches contradictoires des deux souffleurs, George Khan et le clarinettiste américain Albert Kovitz,  une recrue du People Band. Avec intelligence, les cinq musiciens tiennent la route avec leurs propositions improvisées sur une belle distance. Une approche voisine du Workshop de Lyon mais en plus dingue : Day et Khan sont irrépressibles. À noter qu’en 1968, ils avaient déjà acquis une réelle maturité.  Le deuxième CD contient deux longues improvisations du George Khan Trio enregistrée à l’Unity Theatre en 1975, le lieu où était basée la troupe théâtrale de Mandy Davidson (l’épouse de Martin D.) : Trio in Unity 1 (29 :46) et Trio in Unity 2 (28 :11). C’est à l’Unity Theatre qu’avait été enregistré le deuxième album Incus du duo Parker / Lytton la même année. Terry Day officie aux percussions et c’est Charlie Hart, un ancien du People Band, qui assure à la basse électrique et au violon. Khan y joue du sax ténor et soprano ainsi que de la flûte. Le son est approximatif  surtout pour la batterie, mais en se concentrant on réalise que Terry Day est un authentique free drummer pur jus dans la mouvance des Bennink, Lovens, Lytton ou Oxley. George Khan délivre des tirades incantatoires speaking in tongues dont l’énergie et la flamme peuvent être comparées à celles d’Archie Shepp de l’époque Fire Music, Two for a Quarter, Three for A Dime ou Live at Donaueschingen. On devine le jeu de Charlie Hart et les tournoiements de Terry Day fascinent, quand les fréquences reproduites sur ce document (« son cassette » !) le permettent. Toute une section avec une ambiance orientalisante bizarre voit se confronter les zig-zags du souffleur au soprano et les frappes tressautantes et fascinantes de Terry Day. Il y a quelques longueurs, mais les musiciens ont pris le parti d’aller à la pêche pour faire quelques belles prises inédites plutôt que de construire « sérieusement » leur musique. Il y a une urgence, un sens de la poésie et une rage de jouer qui se calme d’ailleurs en fin de concert avec les recherches du flûtiste. Enfin, c’est en solitaire, à la flûte et au sax baryton (remarquable) enregistrés en 2005 au Red Rose que se termine cette anthologie live qui sort vraiment de l’ordinaire d’Emanem ! À découvrir !!

In Backwards Times Paul Rutheford Emanem 5045

Le titre fait référence à la régression tatchérienne des années 80 qui virent Martin Davidson d’Emanem émigrer en Australie par réaction après un séjour états-unien. Emanem a documenté le regretté tromboniste Paul Rutherford sous toutes les coutures, du solo au grand orchestre, avec Evan Parker, Paul Rogers ou Lol Coxhill ou en multipistes. Il n’y a sans doute plus aucune session ou concert complet de PR dans les archives auxquelles Davidson a accès pour en publier un compact bien fourni. Mais il n’empêche que les quatre improvisations éparses de 1979, 1988, 2004 et 2007 valent vraiment le détour et pourraient même servir de viatique intersidéral si la Nasa voulait informer les extra-terrestres des possibilités musicales du trombone. Duet for one est un improbable solo de trombone avec électronique enregistré à Milan en 1979 par le fan total de la British Scene, Riccardo Bergerone. Paul Rutherford est un improvisateur qui utilise la théorie musicale et sa connaissance extraordinaire de l’instrument tout en mettant en question tous les paramètres du jeu, des sonorités, du phrasé. Avec en plus un trafficotage électronique en temps réel, c’est souvent improbable, débridé, parfois drolatique et toujours hautement musical et cohérent. Dans le pub Duke of Wellington c’est un vrai Duet for Two avec le grand contrebassiste Paul Rogers avec qui Paul R a beaucoup joué : dans le trio que complétait le batteur Nigel Morris, puis en duo après le départ de ce dernier. Plus mélodique et mélancolique que dans l’album solo légendaire, The Gentle Harm of the Bourgeoise ou le Berlin Concert publiés tous deux par Emanem, cet enregistrement réalisé par Andy Isham est d’une grande beauté, tissé avec une belle logique et un passage incontournable dans la carrière du tromboniste. Il existe aussi un album du duo sur Emanem : Rogues où sont réunies toutes les qualités de ce Duet de 25 :23. Si Paul Rogers se tient légèrement en retrait, c’est pour mieux mettre en évidence le lyrisme unique de son partenaire. Ensuite un Solo for One (18 :00), enregistré à Bruxelles en 2004 par Michael Huon, auquel j’ai assisté et qui avait profondément touché les auditeurs. Comment faire passer tant d’émotion, de subtils clins d’œil et de bons mots avec autant de classe ? Rutherford était aussi inimitable que ne l’était son ami Lol Coxhill. Pour clôturer un remarquable trio et le dernier enregistrement de PR avant sa disparition. Avec Marcio Mattos au violoncelle et Veryan Weston au piano, Paul Rutherford avait trouvé la formule gagnante au festival Freedom of the City en mai 2007. Trio Finale (9:59) ne reproduit que la dernière improvisation d’une prestation plus longue et vraiment passionnante et qui m’avais alors frappé. L’auditeur a droit à une belle divagation pluridimensionnelle : faux départ en clin d’œil, emportement  à plusieurs vitesses, ostinato décalé, chant dépouillé ou coulisse effervescente au trombone, ... Mais il était alors trop tard. Trois mois plus tard le gentleman de la scène improvisée s’en est allé nous laissant un magnifique testament sonore que je ne lasse pas de parcourir.

Steve Lacy Free For A Minute Emanem 5210


Comme très souvent chez Emanem travail soigné en matière de rééditions. Il y a 51 ans Steve Lacy gravait ses deux premiers albums « européens » à Rome et à Milan en compagnie du contrebassiste Kent Carter et du batteur Aldo Romano, d’une part avec un répertoire signé Monk, Lacy, Carla Bley et Cecil Taylor en trio et d’autre part avec ce trio augmenté du trompettiste Enrico Rava dans une manière nettement plus free: Disposability et Sortie. Fort heureusement, Martin Davidson a mis le paquet question post-production en améliorant sensiblement la qualité sonore par rapport aux albums originaux. J’avais Sortie (GTA – Collana Free Jazz) dans ma collection et le décalage temporel du mixage était franchement déroutant au point que l’écoute en était presque fastidieuse. Par rapport à l’original de Disposability, cette réédition est without distorted cymbal noise. Ici, dès les premières notes de Shuffle Boil nous sommes projetés en territoire Lacyen. On a autant de plaisir à écouter ce premier trio que ceux publiés durant les années 2000 avec John Betsch et le regretté Jean-Jacques Avenel pour le label Free Lance (Bye – Ya , The Holy La). Il s’agit en fait d’un des tous premiers enregistrements de Lacy parvenu (déjà) à la maturité question style. Neuf bijoux Lacyens qui annoncent les solos géniaux du Chêne Noir de 1972 publiés, réédités ou exhumés par Emanem. Disposability et Sortie ont aussi été réédités par le label Free Factory  tout récemment, mais la version Emanem est le maître-achat pour le travail soigné au niveau du son, de la présentation avec notes informatives abondantes et copies des pochettes originales et SURTOUT des bonus inédits. Car la grande surprise provient d’une séance étrange et inédite datée de juillet 1967 à New-York en compagnie de Rava, Kent Carter, Karl Berger et Paul Motian complètement free (sans thème, composition, rythmique régulière etc..) : improvisation libre radicale. Il s’agit d’une musique pour un (mauvais) film du nom de Free Fall, assemblant douze miniatures ultra-courtes pour un temps total de 19:05 jouées en réaction à la projection des rushes.  Steve Lacy a été avant tout un compositeur et le titre de l’album Free For A Minute fait allusion à cette partie de sa carrière durant laquelle il s’essaye à l’improvisation totale, entre autres avec Enrico Rava, Johny Dyani et Louis Moholo en 1966 (The Forest and The Zoo / ESP) à Buenos Aires. C’est d’ailleurs de retour d’Argentine que cet excellent enregistrement a été réalisé, documentant ce passage totalement libre de son itinéraire musical. Une époque du free-jazz aujourd’hui disparu. Questions musicales vives ! À écouter absolument !! Les plages du second cd sont dévolues à la réédition des six pièces de Sortie où le quartet s’escrime dans des pièces plus libres dont trois dépassent plus de dix minutes, avec une belle tension, les trouvailles de Rava et l’inspiration du maître qui se relaient incessamment. Romano s’essaye au free drumming.  Pour finir, on découvre avec ravissement The Rush and The Thing. Cet enregistrement inédit de 1972 du « quintet parisien » de Lacy rentre dans le vif du sujet : Steve Lacy sax soprano, Steve Potts au sax alto et soprano, Irene Aebi au violoncelle, Kent Carter à la contrebasse et Noel McGhie à la batterie, travaillant les structures lacyennes et les libertés qui en découlent. Essentiel !!
J’ajouterai encore que le rééditeur du cd Free Factory a estropié un des morceaux car il s’est basé sur une réédition vinyle tardive qui omettait le morceau intitulé Fou et a voulu le restituer en découpant un extrait d’un autre morceau. Ne faites confiance qu’à Emanem !!  Martin Davidson est l’honnêteté personnifiée. Bref, il s’agit d’un document de première main et qui ravira les Lacyphiles et les autres.